Chinon, terre d’exception(s)

Quelques semaines après la parution sur Magcentre de deux papiers évoquant des réseaux politiques et économiques dans le Chinonais, puis le drôle de rapport des notables du coin à la chose publique, les langues se délient. Petit tour d’horizon des sujets qui ont fâché en ce début d’été… et qui permettent de saisir un peu mieux le pouvoir par ici.



Par Joséphine


L’amour de la belle mécanique, acte 1

La première histoire concerne le Chinon Moto Muséum, le Chimomu pour les intimes. Il se trouve que l’homme qui en est à l’initiative n’est pas un inconnu, il s’agit de Nicolas Sarkadi, ex-numéro 3 de la liste de droite du maire sortant Jean-Luc Dupont aux dernières municipales à Chinon.

Sarkadi est d’autant moins un inconnu qu’il s’est récemment retrouvé au centre d’une forte agitation médiatique locale, ce dont Magcentre s’était d’ailleurs fait l’écho. Car à moins de dix jours de l’élection municipale de mars 2026, la NR a révélé que Sarkadi devait bientôt comparaître devant le tribunal de Paris, accusé par un ancien employeur « d’abus des biens ou du crédit d’une société par actions par un dirigeant à des fins personnelles et blanchiment ». Parallèlement, un article du Monde de 2017 était mystérieusement exhumé et partagé sur les réseaux sociaux, on y retrouvait le nom de Sarkadi associé au scandale fiscal des Paradise Papers. Résultat de cette séquence catastrophique, malgré la victoire de la liste Dupont le 15 mars ? Sarkadi, longtemps promis à un mandat d’adjoint au maire, sera finalement « écarté » pour se retrouver simple conseiller municipal.

Toujours est-il qu’après sa vie mouvementée de cadre sup’ à Paris et avant de se lancer en politique, Sarkadi avait racheté en 2022 un hangar à Chinon, hangar qui deviendra donc à l’été 2023 le Chimomu. Souffrant d’un déficit de notoriété et situé dans le centre d’une ville plutôt connue pour son patrimoine médiéval, il a fallu se lancer dans la bataille de la visibilité. Et quoi de mieux, déjà, pour attirer l’œil, que de repeindre la façade du Chimomu ? Ce sera « bleu ciel, jaune colza, vert brillant et rouge signalisation », selon le référencement du dossier de demande d’autorisation à la mairie soumis à avis de l’Architecte des Bâtiments de France (ABF), dossier auquel j’ai pu avoir accès.

Visibilité, visibilité chérie

Cela dit, interrogé, un spécialiste en patrimoine et en urbanisme avoue ne pas comprendre comment l’ABF a pu donner un avis favorable au projet, alors que ce dernier se trouve en pleine zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager dont la réglementation est très contraignante. En l’occurrence, les règles de réhabilitation du bâti dans le secteur du Chimomu précisent qu’il faut assurer l’insertion des rénovations « dans l’environnement bâti et paysager en les harmonisant avec les constructions avoisinantes, en particulier si elles font partie d’un ensemble homogène de style et de matériaux (…) la modification devra tendre à rapprocher son aspect extérieur de celui des constructions nouvelles (…) ». Constructions nouvelles pour lesquelles « le blanc, les tonalités claires, les surfaces brillantes et réfléchissantes sont interdites. On emploiera des tons soutenus et chauds, s’intégrant dans le paysage : des bruns, rouges sombres, verts foncés… On harmonisera les tonalités des bâtiments entre eux, en tenant compte de ceux existants aux abords ». En tout cas, après avis favorable de l’ABF, les services d’urbanisme de la mairie ont logiquement validé le projet.

Par ailleurs, certains habitants de Chinon s’agacent du fameux code couleur criard que l’on retrouve aussi sur le triporteur du Chimomu, souvent garé sous la statue de Rabelais, quai Jeanne d’Arc… ou sur le Porsche Cayenne promotionnel du Muséum qui stationne devant une antenne de l’Office du tourisme. D’autres s’étonnent aussi qu’un « adjoint au maire fasse de la pub pour le Chimomu sur la grille de chez lui et qu’une conseillère municipale sorte tous les jours un panneau du musée de la moto non loin de la forteresse ». Et tout ceci en plein « site patrimonial remarquable » dans lequel publicités et pré-enseignes sont très fortement contraintes, leur autorisation étant l’exception. Du reste, sollicités afin de connaître les modalités des dérogations accordées par la communauté de communes aux panneaux et véhicules du Chimomu, les services compétents n’ont pas répondu à mes questions.


Un petit camarade, élu chinonais, persifle pour conclure : « Ce qui est cocasse avec cette histoire de Porsche publicitaire, c’est que pourtant Sarkadi avait demandé un report de son procès en mai dernier au motif qu’il attendait d’avoir une indemnité de maire adjoint pour payer ses frais d’avocats »

Le « barrière-gate »

La deuxième « affaire » débute il y a plusieurs semaines, quand le Club Nautique de Chinon commence à réfléchir à l’organisation d’un tournoi estival de beach-volley sur la plage de la ville donnant sur la Vienne. La date est fixée au 19 juillet et le club sait qu’il y aura besoin d’une centaine de barrières pour sécuriser et aménager le site : les demandes d’autorisations et de prêt du matériel sont donc faites à la mairie qui les valide au titre du soutien à la vie associative. Le prêt est d’ailleurs d’autant plus simple à gérer que les matchs ont lieu sur l’espace dédié aux feux d’artifice du 14 juillet, il suffit donc de laisser les barrières déjà sur place afin que les bénévoles du club puissent les utiliser le jour J.

Seulement voilà, un imprévu vient troubler le plan : l’engouement pour le parcours de l’équipe de France à la Coupe du monde de foot. En fait, l’idée d’une fan-zone sur la fameuse plage germe très rapidement mi-juin, avec l’appui de la Guinguette de Chinon qui jouxte le site. Car l’établissement, géré par une entreprise qui a passé une convention avec la mairie, se verrait bien vendre boissons et planchettes aux joyeux supporters. Sauf que, pas de chance, la finale de la Coupe du monde – sans la France du coup – a lieu le 19 juillet et les gérants de la guinguette souhaitent que la fan-zone puisse commencer à s’installer à partir de 15h, alors que la fin du tournoi de beach-volley est prévue à 17h.


Selon certaines sources proches du dossier, le maire Jean-Luc Dupont reprend dans un premier temps les demandes de la guinguette et propose alors que les matchs de volley se terminent bel et bien à 15h pour que les agents de la ville puissent installer les barrières nécessaires pour la fan-zone, et tout cela sans discussion avec les autres élus au sein du bureau du conseil municipal. La proposition est fraîchement reçue par le Club Nautique qui le fait savoir aux services de la Ville, et finalement, à l’issue d’une réunion fin juin, la fan-zone connaît un dénouement tragique. Après les alertes d’une cadre de la mairie sur la pertinence de l’utilisation de tous ces moyens publics et sur la question de la parole donnée au Club Nautique, la fan-zone est enterrée.

Ceci dit, on apprenait dans la presse locale ce 13 juillet que la guinguette organiserait tout de même une série de concerts pendant tout le week-end du 18 juillet pour ramener du monde. Mais cette fois, la leçon a été retenue et les gérants se sont adonnés à une séance de câlinothérapie envers le Club Nautique, précisant à la NR que « pour ne pas gêner le Beach-volley le festival débutera à 19 h ». Ouf.

L’amour de la belle mécanique, acte 2

Dernier épisode qui a fait tousser – d’asthme – l’opposition locale : le maintien du Chinon Classic, sorte d’événement mêlant course auto, expo de voitures de collection et fête pour dandies amoureux des bonnes choses comme on dit. Déjà objet d’une polémique sur fond de lutte des classes il y a quelques mois, le Classic avait alors dû gérer des soucis de calendrier, calendrier qui percutait l’organisation de la brocante mensuelle de Chinon, le week-end du 20 et 21 juin. Jean-Luc Dupont avait alors réussi à acter « l’annulation pure et simple » de la broc’ – on l’imagine moins glamour pour l’image et le rayonnement de la cité de Rabelais –, se mettant en scène comme « médiateur » de l’heureux compromis. À ceci près que trois mois plus tard, après la tenue du Classic, le Conseil municipal a dû tout de même voter une enveloppe de 9 000 euros pour dédommager les organisateurs de la brocante, l’argent de la collectivité servant de fait à gérer les effets du choix de privilégier le rallye touristique plutôt qu’un événement populaire. Interpellé par l’opposition sur ce point, Jean-Luc Dupont a répondu qu’il n’y a pas de lien financier entre la commune et le Chinon Classic et qu’il est donc difficile de leur faire mettre la main à la poche pour partager les frais du dédommagement…


Autre stress qu’a dû affronter le rendez-vous des particules fines : la canicule et l’interdiction par arrêté préfectoral de tous les événements sportifs le fameux week-end du 20 juin. Mais là encore, coup de chance, l’épilogue fut positif. La gauche et les écologistes du Chinonais s’en sont étonnés d’ailleurs dans un communiqué : « l’arrêté préfectoral interdisant les manifestations sportives ce dimanche exclut en effet spécifiquement les manifestations motorisées. On comprend donc, entre les lignes, puisqu’il n’y a qu’une manifestation de ce type ce week-end, que le Chinon Classic bénéficie d’une clémence particulière de l’État. Alors même que cette manifestation, qui consiste ce dimanche à des démonstrations motorisées de véhicules anciens en plein centre de la sous-préfecture, alors même que les pics de pollution sont aujourd’hui largement dépassés et que la température prévue sous abri est supérieure à 37°C ».

« On s’adapte »

Mais Dupont ne s’est pas démonté, et a soutenu le maintien de l’événement, assumant quelques jours plus tard sur la NR que « lors de Chinon Classic, il y a 50 % de pollution en moins que les autres jours » et puis, « on ne va pas mettre le pays sous cloche (…) on s’adapte ».

Les élus de l’opposition n’en décolèrent pas dans leur communiqué : « l’organisateur se moque ouvertement dans la presse des risques encourus par les spectateurs, indiquant même que l’événement n’a pas tant lieu pour le public que pour le plaisir personnel des inscrits au rallye et propriétaires de véhicules. Chinon devient donc un terrain de jeux pour quelques aficionados, au mépris de ses habitants, en particulier des plus fragiles ».

De son côté, la préfecture, que l’on sait plutôt aimable avec monsieur le maire, avait tenu à préciser à la NR que l’interdiction des événements sportifs en Touraine à l’exception du Chinon Classic avait été décidée « en raison d’enjeux de santé publique, pas de pollution ». « Surprenante distinction entre enjeux de santé et pollution », jugeront d’ailleurs les Écologistes d’Indre-et-Loire dans cette bataille de communiqués.

Bref, on le voit, il y a de l’ambiance à Chinon. Et cela ne fait que commencer, car l’opposition a envoyé par courrier un signalement à la procureure de la République de Tours au sujet d’une affaire d’urbanisme qui traîne depuis des années… Rendez-vous à la rentrée pour suivre cela de près, donc !

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