Quand l’IA s’invite dans la fin de vie

Au terme de débats passionnés, la loi sur le droit à l’aide à mourir vient d’être définitivement adoptée par les députés. L’intelligence artificielle (IA) va s’immiscer dans ce changement sociétal majeur. En effet des chercheurs développent de puissants algorithmes capables d’évaluer la probabilité qu’un patient décède dans un intervalle de quelques mois.
 

Les modèles algorithmiques surpassent les capacités d’estimation des cliniciens les plus expérimentés. (Image Pixabay)


Par Jean-Paul Briand


L’IA touche désormais au cœur de notre condition : la prédiction de la mort. Les publications scientifiques sur le sujet se multiplient. Dès 2018, des chercheurs de l’université Stan­ford ont élaboré un algorithme d’intelligence artificielle (IA) qui permet de prédire, avec 90 % de réussite, le moment où les personnes (pour lesquelles on dispose d’un dossier médical précis) mourront. L’étude princeps (ACM-BCB, 2018) a été effectuée sur un volume allant jusqu’à 55 millions de dossiers patients (soit 9 milliards d’événements cliniques). Plus récemment, en Grande-Bretagne, la deuxième version de l’Electronic Frailty Index 2 (eFI2), publiée dans la revue internationale de gériatrie clinique de la British Geriatrics Society, a démontré sa capacité à prédire la mortalité à court terme à partir des données de médecine de ville.

Des gains cliniques indéniables

En croisant des millions d’indicateurs (constantes biologiques, antécédents, polymédication, fréquence des crises ou marqueurs de dépendance), ces modèles algorithmiques surpassent les capacités d’estimation des cliniciens les plus expérimentés. Repérer plus tôt la trajectoire de déclin d’un grand malade permet sans doute d’introduire les soins palliatifs au moment opportun, de recueillir éventuellement des directives anticipées et de préserver la qualité des jours restants à vivre. Dans certains cas, cette possibilité offerte par l’IA pourra éviter l’acharnement thérapeutique et permettra au patient de demander une aide à mourir comme le permet désormais la loi votée le 15 juillet dernier.

Derrière ces possibles bénéfices, l’intrusion de la machine dans la décision médicale soulève de graves et troublantes questions éthiques. Cette irruption de la machine dans la prédiction de la mort d’un souffrant introduit une rupture épistémologique majeure. L’IA réduit la condition humaine et sa finitude à un faisceau de probabilités. « L’homme est un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant », écrivait Blaise Pascal. Or, face aux ordinateurs des IA, la pensée s’efface devant leur calcul. En calculant statistiquement l’anticipation du décès, l’IA réduit la vulnérabilité d’un être, sa dignité, son existence en un faisceau de probabilités et d’équations. L’éthique du soin est ignorée.

Qui est le maître de la décision ?

Est-il acceptable qu’une équipe médicale s’appuie sur un score de mortalité élevé pour décider d’une désescalade thérapeutique ? Que dire du consentement et de la volonté d’un malade confronté au pronostic algorithmique implacable mais précis de sa propre mort ? Qui est l’arbitre, qui devient le maître de la décision : l’algorithme ou l’humain, d’autant que l’IA délivre toujours ses prédictions sans justifications, sans expliquer le cheminement et la logique de ses conclusions ? La réalité d’un être humain en fin de vie ne se résume pas au verdict d’une machine, au calcul statistique de variables biologiques aussi nombreuses qu’elles soient. L’essence d’un être doit intégrer a minima sa singularité, ses croyances, ses liens affectifs, son histoire personnelle, sa résilience et sa volonté.

Intégrés comme de simples systèmes d’alerte, les algorithmes peuvent aider à la décision et agir comme de véritables gardes-fous contre le déni de l’inéluctable. L’IA ne doit pas remplacer le jugement humain mais l’éclairer. Or, la tentation est grande, au sein de systèmes de santé sous tension financière, d’élever l’efficience statistique au rang de norme décisionnelle.

Dans une société vieillissante et matérialiste à outrance, qui peine à accepter la mort, la machine nous rappelle une évidence : si l’extraordinaire puissance de l’IA peut évaluer la fin du chemin d’une vie, seul l’humain, soignants, malades ou proches, doit conserver la faculté et le pouvoir de donner du sens à ce moment ultime.

 
Plus d’infos autrement :

IA médicale : le stéthoscope et l’algorithme

Commentaires

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  1. Pour aider le corps médical à prendre sa décision (qui d’ailleurs évidemment n’est pas le seul avis pris en compte) quant à la fin de vie d’un malade, l’IA s’appuie sur la plus grande quantité de données scientifiques possible. C’est comme si les médecins au chevet du malade demandaient l’avis éclairé de tous leurs collègues de la Terre confrontés à une situation identique. Il s’agit donc de s’appuyer sur un avis d’experts pour identifier une situation irrémédiable et qui en plus procure des douleurs insoutenables, pour une décision qui bien sûr n’appartient qu’à l’Homme (le malade, ses proches et ceux du corps médical chargé des soins apportés au malade).

  2. circonspect je suis : et si la machine se trompait au point de fausser l’avis éclairé de la Faculté ? ça reste une machine …

  3. Est ce que dans les données la couleur de la peau a une importance? et de même le genre et pourquoi pas le casier judiciaire pendant qu’on y est .

    Tout ça occupe l’esprit des gens et fait qu’on ne parle pas des réels nuisances d’un outil ( qui le promeut et pourquoi ? qui en est le propriétaire? ) qui de toute façon est une source de pollution et ne devrait être réservé qu’à des usages limités et décidés par des sages ( est sage celui-celle qui connait ses désordres et les gère pour ne pas générer plus de désordre).

  4. Je ne suis d’accord avez les commentaires précédents qu’à propos de la pollution que l’IA engendre et avec elle les serveurs et les data centers dont elle a besoin….

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