86 ans plus tard : un avant-goût d’apocalypse

La dernière fois en France qu’un tel volume de population avait été contraint de fuir son lieu de vie habituel, c’était il y a un peu plus de 86 ans, lors de la Seconde Guerre mondiale (ou 77 ans si on prend en référence le dernier grand feu meurtrier de 1949, au même endroit). Plus de 220 000 personnes évacuées en Gironde ces derniers jours, des villes et villages devenus fantômes, des habitants qui ont tout perdu en quelques instants, la 9ᵉ ville de France menacée (Bordeaux, 270 000 habitants intramuros, 855 000 pour la métropole), un air de fin du monde, sans qu’on l’ait vraiment vu venir, et sans qu’on sache encore quand ce cauchemar s’arrêtera.
 

Vue satellite du gigantesque panache de fumée généré par les incendies de forêt en Gironde et dans les Landes, le 25 juillet 2026. Crédit : NASA / Wikimedia Commons


Billet d’Éric Botton


Impuissants devant nos écrans de télévision, sidérés par ce à quoi on assiste, jamais les choses n’étaient allées aussi loin en matière d’incendie dans notre pays. Au fur et à mesure que les informations arrivent, c’est un véritable choc. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Plus de 220 000 personnes évacuées (cela correspond à la population entière de la ville de Rennes par exemple). Dont certaines deux fois (les évacués d’Arès arrivés sur Marcheprime, puis à nouveau évacués). Des gens épuisés, désemparés. Une quinzaine de villes devenues « fantômes » en quelques instants. 42 000 hectares de forêts brûlés, soit quatre fois la surface de la ville de Paris (et depuis le début de la saison, ce sont 115 000 hectares qui ont déjà brûlé partout en France, avec encore 30 incendies en cours sur tout le territoire, dont celui du Var, sans oublier nos voisins espagnols mobilisés autour de Madrid). À ce jour, 240 maisons détruites en Gironde, dont 175 pour la seule commune du Porge. 2500 pompiers sur place, 1200 policiers et gendarmes, avec le renfort de 1500 militaires appelés à la rescousse. De l’air largement pollué aux particules fines et 1,5 million de masques FFP2 distribués. La circulation ferroviaire totalement interrompue au sud de Bordeaux jusqu’à nouvel ordre. 13 000 entreprises à l’arrêt en début de semaine mais environ 40 000 réellement impactées (fournisseurs, clients…). Une sécheresse persistante et un nouvel épisode caniculaire attendu à partir de mercredi. Du jamais vu. Six pompiers décédés depuis le début de l’année, et plus de 80 pompiers blessés à ce jour. Seul point positif dans ce désastre presque total : aucune victime civile à déplorer pour l’instant, à l’inverse de 1949. Mais un feu qui n’est toujours pas maîtrisé à cette heure… Qu’a-t-on bien pu faire (ou ne pas faire) pour en arriver là ?

Des belles promesses non tenues et des moyens supplémentaires qu’on attend toujours

Pourtant, à la suite des incendies déjà importants de 2022, tout devait changer. On promettait de nouveaux moyens, une attention particulière. Qu’en reste-t-il quatre ans plus tard ? La France ne dispose toujours que de 12 Canadairs (18 pour l’Italie, 14 pour la Grèce et 17 pour l’Espagne), dont seulement la moitié sont réellement opérationnels. Alors que la loi de programmation militaire, pour la période s’étalant jusqu’en 2030, a accordé 436 milliards d’euros (soit une progression de +36 milliards), les budgets cumulés des SDIS (Service Départemental d’Incendie et de Secours, 1 par département) sont tout juste de 6,2 milliards, financés par les conseils départementaux et les communes, auprès desquelles le gouvernement s’est en plus largement désengagé ces dernières années. Comme si la menace principale, immédiate et prioritaire pour notre pays était l’attaque des troupes russes de Vladimir Poutine sur notre territoire.
 
Reléguant les incendies au rang de cause secondaire, à étudier quand on aura le temps. Ainsi, courant 2024, alors que le gouvernement cherchait 10 milliards d’économies, l’addition a été lourde pour la Sécurité civile : au lieu des 16 Canadairs promis, seuls 4 ont été commandés. Mais il faut savoir que la chaîne de fabrication au Canada avait été interrompue et seulement relancée courant 2020, avec priorité pour les commandes venant du Canada et des États-Unis. Si tout va bien, nous aurons nos nouveaux Canadairs en… 2028. Le feu en Gironde cette année aura eu le temps de continuer ses ravages, et un autre de pareille ampleur pourra aussi survenir à l’été 2027 en nous laissant une nouvelle fois démunis. Dans le même temps, et suite notamment aux évènements de Notre-Dame-des-Landes, ou encore à la crise des gilets jaunes, la France a lancé fin 2020 un appel d’offres pour l’acquisition de 90 VBMO (NDLR : véhicule blindé de maintien de l’ordre) pour la gendarmerie nationale pour un coût de 70 millions d’euros (véhicules Centaure). Comme si réprimer l’expression populaire était bien plus important que contenir les feux de forêt. Pour le même prix, on aurait pu obtenir 2 Canadairs de plus. Tout est donc question de choix et de priorités.

À un moment où les incendies deviennent petit à petit un sujet national, la gestion des SDIS est toujours départementale. Le statut des pompiers, dont le rôle est pourtant essentiel, et devrait l’être de plus en plus à l’avenir, reste bancal. Très peu de pompiers « professionnels », 50 000 en France. Beaucoup de volontaires (200 000), salariés d’entreprises la plupart du temps, qui doivent prendre sur leurs jours de congés s’ils veulent venir en renfort pour combattre le feu… Est-ce bien raisonnable ? Peut-on considérer que combattre un feu comme celui de la Gironde aujourd’hui, avec des phénomènes inédits de type « pyrocumulonimbus » (orage de feu) connus dans les grands incendies de surface arides, comme en Australie par exemple, mais quasiment inconnus en France jusqu’à présent, ce sont des vacances ? … Sans compter le fait que les autres missions des pompiers continuent dans le même temps sur tout le territoire : accidents de la voie publique, suicides, fuites, inondations, secours aux personnes vulnérables, incendies de bâtiments… Et ne parlons pas de la gestion de nos grands espaces naturels, et de nos forêts en particulier, avec un Office national des forêts (ONF) dégraissé de 12 500 salariés en 2000 à 8 000 aujourd’hui parce que, vous comprenez, la forêt, ça n’est pas super important, et en plus ça n’est pas très rentable. Parlez-en aujourd’hui aux sinistrés de la Gironde.

Gérer les conséquences, changer vraiment et immédiatement

Ne pas tirer le moment venu les leçons d’une telle séquence, comme en 2022, c’est assurément prendre partie pour l’option la plus suicidaire qui soit. Il n’est plus possible de faire « comme avant ». En sachant que le feu actuel de la Gironde occupera nos pompiers jusqu’au début de l’automne (l’expérience de 2022 montre en effet que ça n’est que début octobre qu’on a pu considérer que l’évènement était définitivement terminé). La France n’a pas besoin de mesurettes ou de jolies promesses finalement non tenues. Ce qu’il nous faut, c’est un grand plan d’action forêts-incendies, à moyen et long terme, c’est faire de ce sujet pour les années à venir un thème prioritaire et une grande cause nationale. Parce que les économies qu’on a voulu faire en limitant nos commandes de moyens aériens, en replantant du pin Douglas qui, certes, pousse beaucoup plus vite et semble plus « rentable » mais au final crame aussi beaucoup plus vite, avec des pommes de pin qui explosent à la chaleur et projettent des flammes à plusieurs mètres à la ronde, contribuant encore plus à la propagation du feu, nous coûtent finalement beaucoup plus cher. On le constate, et on va le constater encore à l’aune de l’épisode dramatique que nous vivons actuellement. 220 000 personnes évacuées, c’est au moins 100 000 salariés qui n’étaient pas au travail ce lundi matin, ce sont toutes ces entreprises à l’arrêt, c’est 42 000 hectares à replanter, c’est d’innombrables personnes à indemniser. L’addition va être particulièrement lourde. Pour nous tous. Surveillez bien l’augmentation de la surprime CATNAT (catastrophes naturelles) dans votre prochain avis d’assurance. Nous finançons tous en effet au travers de celle-ci la Caisse Centrale de Réassurance gérée par les pouvoirs publics et qui est activée justement dans les cas de catastrophes naturelles. Donc, même si nous n’habitons pas en Gironde, nous sommes bien évidemment tous concernés. Il ne fait aucun doute qu’il va falloir renforcer les moyens de lutte contre les incendies, acquérir davantage de matériels opérationnels pour lutter contre les feux, favoriser la filière de construction française de matériels aériens aptes à combattre le feu dans les différentes configurations que l’on rencontre dans notre pays (sols plats, reliefs…), augmenter le nombre de pompiers professionnels et volontaires, adapter le statut de pompier volontaire, qui n’est plus tenable en l’état. Redonner ses lettres de noblesse à l’ONF, recruter à nouveau le personnel suffisant pour assurer la meilleure gestion possible de nos forêts, replanter intelligemment avec de nouvelles essences supportant les fortes chaleurs et le déficit hydrique, offrant plus de résistance au feu, encourager bien davantage pour cela les recherches actuellement menées par l’INRAE, aménager partout où c’est possible dans nos forêts un quadrillage d’allées pouvant servir de coupe-feu et surtout faciliter l’accès et les allées et venues des véhicules de lutte contre les incendies le moment venu, ou encore des zones humides (mares, petits étangs) qui limitent le dessèchement des sols, favoriser l’utilisation de cheptels caprins ou ovins pour le débroussaillage, renforcer la DAAF (Direction de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt), en particulier évidemment la partie Forêt pour que celle-ci puisse coordonner et piloter sur du long terme et avec la continuité indispensable les plans d’actions à venir, en valider la pertinence et en mesurer l’efficacité. Bref, on s’en rend compte, énormément de pain sur la planche, mais un formidable challenge à relever si l’on veut rester en maîtrise des évènements futurs qui ne manqueront pas d’arriver et éviter les situations apocalyptiques que nous subissons aujourd’hui.

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