Tout pour le patron qui n’était au courant de rien ! Voilà ce qui résume le procès, en première instance, d’un grand industriel, l’héritier Olivier Bouygues, accusé d’infractions graves contre l’environnement. Sur son domaine de Fontenaille à La Ferté-Saint-Aubin, tuer des êtres vivants, ce n’est pas si grave. Ça se fait ailleurs, et depuis des lustres !
Le milliardaire Olivier Bouygues comparaissait ces 7 et 8 septembre au tribunal correctionnel d’Orléans pour destruction d’espèces protégées. © Magcentre
Oui mais le monde a changé, notre regard sur la faune sauvage et la législation aussi. Pour les parties civiles, nombreuses, un charnier d’oiseaux, un enclos de sangliers en surdensité, des pièges et des armes interdits, ça justifie des condamnations sévères réclamées et des réparations lourdes. Des peines de prison assorties de sursis ont été requises, 5 ans pour Olivier Bouygues, de 1 à 3 ans pour ses employés. Délibéré au 23 octobre 2026.
Le cadre
On dresse le décor dans le tribunal correctionnel d’Orléans. Olivier Bouygues entre, veste sombre et chemise ouverte sous le regard d’Allain Bougrain-Dubourg, le très médiatique président de la Ligue de protection des oiseaux assis au premier rang. Olivier Bouygues est détendu. Il attire l’attention de toute la salle d’audience. C’est l’attraction de ce procès, la personnalisation d’une sociologie qui désigne les riches comme irresponsables devant l’éthique du vivant.
Deux bancs face à face. La défense est exclusivement masculine, ce n’est sans doute pas un hasard. Derrière Éric Grassin, ténor du barreau d’Orléans qui défend le milliardaire, les avocats de la défense ont développé une stratégie savamment préparée : la nullité des infractions. Le ton est donné avec l’énumération des motifs qui justifient leur demande. Erreurs de procédure qui visent directement le parquet et les enquêteurs. La charge est rude. C’est l’accusation qui est sur la défensive. On risque alors le détournement des débats sur le fond.
De l’autre côté de la barre, les parties civiles, quatorze, hétéroclites, représentations largement féminisées, attendent l’heure de s’exprimer pour mettre en valeur le travail des associations de défense de l’environnement, fortes de leurs engagements souvent bénévoles. D’un côté, on tue des animaux depuis 40 ans. De l’autre côté, on protège et on répare.
J’ai toujours fait comme papa
À la barre, Olivier Bouygues tend l’oreille. « Je suis surpris, je ne suis pas au courant. Je n’ai jamais vu les fosses. J’ai d’autres chats à fouetter que de gérer le domaine au quotidien ». Il décrit calmement l’activité sur sa propriété qu’il fréquente entre deux avions 40 à 60 jours par an et tous les week-ends de chasse. Il ne cache pas le système qui nécessite la réussite des chasses exceptionnelles qu’il organise pour des invités prestigieux. Il est impératif de permettre à chacun de repartir avec un tableau de chasse de plusieurs dizaines d’oiseaux, convaincu de leur caractère « sauvage ». C’est donc un système complexe d’élevage et d’entretien du domaine qui doit être installé pour satisfaire les chasseurs-clients-amis. Il faut bien protéger nos élevages des nuisibles et des prédateurs. Un système et un paradoxe : on tue des animaux pour protéger d’autres animaux destinés à être tués. « Les cormorans, ce sont des saloperies », dit-il.
Olivier Bouygues – Crédit : Émilie Vanvolsem
Sur son domaine, il délègue : « J’ai un contrat de confiance avec mon régisseur et une exigence d’éthique ». Un mot qui, cependant, ne trouve pas de définition dans sa bouche. Il affirme qu’après la montée des anti-chasses dans les médias, il a pris des mesures pour éviter d’être dans la situation d’aujourd’hui devant un tribunal. « Je respecte la loi et je trouve des solutions. J’ai passé un savon à mon équipe ». Ce qui soulève la question de savoir si le savon a été passé pour l’accumulation des contraventions ou pour leur révélation ? À la fin de l’audition, Olivier Bouygues laisse une étrange impression, lui le grand capitaine d’industrie, hors-sol, qui charge son personnel et qui trouve la procureure méchante.
L’OFB fait n’importe quoi sans aucun contrôle
Cette phrase prononcée devant la cour signe la volonté de faire un autre procès : celui de l’Office français de la biodiversité. Car ces officiers de police de l’environnement dérangent les habitudes anciennes de vie dans la forêt, dans les propriétés privées et closes sur lesquelles on choisit les espèces chassables ou non, celles qui peuvent vivre, pour qui et pourquoi. Pour supprimer l’infraction, c’est plus facile de supprimer le verbalisateur. Et l’acharnement pointilleux de l’interrogatoire infligé à l’officier-enquêteur montre le mépris à l’égard des gardiens du vivant et la remise en cause de leurs compétences. Ce n’est pas la première fois que les agents de l’OFB sont mis en cause dans des procédures équivalentes. Ce service est gênant. Calomnie, calomnie, il en restera toujours quelque chose. C’est le récent Code de l’environnement, marqueur de l’évolution de la société, qui est globalement contesté à travers ses représentants. Les mesures de protection des espèces vivantes et la police chargée de les faire respecter déplaisent à la bande de tueurs d’oiseaux qui se défend en faisant appel à l’histoire d’un monde rural sorti d’un roman de Maurice Genevoix ou d’Alain Fournier.
Un signalement anonyme à l’OFB avec des photos décrivant un système d’élimination d’espèces avait permis l’ouverture de l’enquête. ©PV
L’union sacrée des associations de protection de la nature
Dans la petite jungle des acteurs de l’écologie, on n’est pas habitué à parler d’une seule voix. C’est donc un événement d’assister à une démarche unitaire de sept associations reconnues d’utilité publique. L’ampleur des préjudices a provoqué une réponse inédite. Elles s’appuient sur une expertise de la Ligue de protection des oiseaux qui a développé une méthode d’évaluation des préjudices commis sur les espèces vivantes avec des critères objectifs déjà présentés devant une juridiction. Dans ce cas, le préjudice qu’elles réclament solidairement aux accusés s’élève précisément à 756 767 €.
Du même côté des victimes, la présence de la Fédération française de chasse qui réclame des indemnités au titre d’un préjudice d’image et moral interpelle. Pour elle, ce n’est pas le procès de la chasse. Le préjudice concerne ses missions de protection de la biodiversité qu’elle peine à faire reconnaître. Tant d’efforts, tant de travail anéantis par ces comportements qu’elle aussi qualifie de délictueux.
La justice ne peut pas trancher sur la morale
L’argument d’un « système industriel de destruction des espèces mis en place pour faire plaisir à des vieux messieurs » évoqué par une partie contre celui de la défense qui soutient que « tirer les oiseaux, c’est un réflexe comme celui du berger devant le loup » ne sont pas des arguments juridiques que la cour rejettera probablement. Cependant, il est impossible de ne pas élargir la portée du jugement attendu à des considérations générales soumises à l’évolution de la société et du climat pour la protection du vivant.
Les débats, riches, marquent la fin d’une époque, la fin d’une ère d’impunité qui est regardée de près dans les autres grands domaines de Sologne, trésor de biodiversité. Ces chasses exceptionnelles, c’est le monde des affaires qui associe le plaisir individuel et la signature de contrats. Grâce à ce procès, on ne pourra plus dire qu’on ne savait pas. Alors, amis, famille, clients, tous complices ?
Les dessinateurs aiment les procès
Les tribunaux sont les derniers lieux où ils peuvent exercer en exclusivité leur art puisque filmer, photographier et enregistrer sont des délits. Gueules, mains, attitudes, rien n’échappe à leur regard incisif. Au tribunal, trois artistes se sont installés sur les bancs du public avec leurs feutres et leurs pinceaux. Des belles gueules à croquer dans un procès médiatisé, c’est la garantie du succès.
Émilie Vanvolsem nous a fait l’amabilité de nous confier ses portraits. C’est une illustratrice naturaliste qui dessine habituellement des animaux. Elle s’est déplacée spécialement depuis la Drôme pour dessiner les acteurs de cette affaire de destruction de la faune. Coco la courageuse était là avec ses aquarelles. Victime et rescapée de l’attentat de Charlie Hebdo, aujourd’hui dessinatrice pour Libération, elle prépare un nouvel album de dessins. Le procès a été suivi par la revue écologiste Reporterre qui a envoyé un de ses portraitistes.
Avec l’autorisation d’Émilie Vanvolsem
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