Des femmes et des hommes malades de leur travail

D’après nos gouvernants, le salarié français serait atteint d’une allergie chronique au travail. À les entendre, des médecins complaisants se feraient les complices d’un « absentéisme de confort » qui plombe les comptes de la Sécurité sociale. Plutôt que cette vision accusatrice, ne serait-il pas mieux d’interroger les causes de la hausse des arrêts maladie ?
 

Dans le bâtiment, il y a eu 1,8 million de jours d’arrêts de travail dont plus de 40 % sont en lien avec le mal de dos. (cliché Pixabay)


Par Jean-Paul Briand


D’après la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES), en 2024 la Sécurité sociale a versé 21,4 milliards d’euros d’indemnités journalières (maladie, accidents du travail, maladies professionnelles et maternité), auxquels s’ajoutent 7,4 milliards issus des organismes complémentaires. Au-delà de ces chiffres bruts brandis comme des épouvantails, il est observé une progression des arrêts de longue durée (plus de 90 jours) et des affections liées aux conditions de travail. En tête de ces arrêts longs : les troubles psychologiques, talonnés de près par les troubles musculosquelettiques.

La suspicion pour tout horizon politique

Face à cette urgence sanitaire complexe et préoccupante, la classe au pouvoir n’a qu’une seule réponse : la suspicion punitive. Elle persiste à réclamer des contrôles renforcés, un plafonnement des arrêts maladie et une pression inquisitoriale sur les prescripteurs, considérant l’arrêt maladie comme une charge financière abusive, voire une fraude et non comme le symptôme des tensions délétères au sein du monde du travail. Édouard Philippe, ancien Premier ministre, a même promis qu’il saurait « mettre fin à l’open bar des arrêts maladie ». Cette formule aussi méprisante que démagogique d’un des candidats de droite à la prochaine élection présidentielle, dénoncée par les syndicats de médecins, illustre le mépris et l’indigence d’une droite obsédée par la stigmatisation des plus fragiles. Cette approche répressive démontre l’incapacité crasse de nos dirigeants à analyser la réalité du terrain et à agir préventivement en amont sur la santé au travail.

Quand le corps et l’esprit disent stop

Pourtant, les causes de ce mal-être au travail ne relèvent pas du mystère. Elles sont documentées, analysées, expliquées par les spécialistes. Christophe Dejours, psychiatre et fondateur de la psychodynamique du travail, n’a de cesse de dénoncer l’épuisement professionnel, la souffrance psychique et les maladies en lien direct avec l’organisation moderne des entreprises.

Comment s’en étonner ? Une enquête récente de la Dares (Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du ministère du Travail) est formelle : depuis 2016, le travail s’intensifie, l’autonomie régresse et les violences morales explosent. Plus des deux tiers des ouvriers subissent au moins trois contraintes physiques lourdes : stations debout prolongées, ports de charges, gestes douloureux ou postures éreintantes.

Lorsque le corps finit par capituler, l’arrêt de travail n’est ni un privilège ni une dérobade. C’est un signal d’alarme biologique, un sursaut protecteur. Et que dire de la souffrance psychique ? Elle est le produit direct d’un management toxique, rationalisé à l’extrême, obsédé par les chiffres et la dictature des cadences, tandis que les salaires stagnent et que le sens du travail disparaît.

Punir les malades ne guérira pas le système

Si les tenants de l’ordre libéral, de la productivité et du profit feignent de croire à un « absentéisme de loisir », la réalité est souvent tragiquement inverse. Combien de travailleurs, étranglés par la précarité et la peur du déclassement, continuent de s’épuiser au labeur au mépris de leur santé et des avis médicaux ? La suspicion généralisée érigée en doctrine agit comme un accélérateur de morbidité.

Préférer la menace et le flicage administratif à l’examen critique des conditions de production relève d’une fuite en avant pathétique et vaine. Tant que les gouvernants refuseront d’affronter la réalité de la pénibilité, de l’agressivité managériale et de l’injustice salariale, les indemnités journalières continueront de refléter la faillite d’un modèle qu’aucun énième plan ne saura protéger. Espionner, menacer ou brimer les malades ne guérira jamais un système en souffrance. Refuser d’ausculter le corps social, c’est choisir de le détruire.

« Si le travail peut rendre malade, c’est parce que, non seulement il occupe une place centrale dans nos vies mais il est aussi au cœur de la préservation de notre santé physique, mentale et sociale. » Christophe Dejours


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Commentaires

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  1. on aimerait plus de ces réflexions venant des médecins . Les médecins ont-ils encore du poids dans le système ?

  2. Après une fracture du pied gauche, le chirurgien voulait me mettre en arrêt. Ayant un travail administratif, travailler n’était pas incompatible j’ai donc refusé l’arrêt. Mon lieu de travail étant situé à 35 km de mon domicile j’ai demandé à mon assurance la prise en charge, même partielle, de la location d’une voiture à boîte automatique pour éviter de débrayer. 4 semaines après j’ai reçu une réponse positive mais la fracture était pratiquement consolidée ! Et jusque là j’ai donc conduit avec un pied dans le plâtre, et pas d’arrêt de travail.
    A lire M. Briand, on est revenu à Zola !

  3. Si monsieur Tanguy avait provoqué un accident sur son trajet maison-travail est ce que l’assureur l’aurait couvert ?; est ce que cela aurait été accepté comme accident de travail?

  4. Merci de cet article monsieur Briand.
    La souffrance au travail est réelle : physique mais aussi psychologique.
    Sans compter de l’actualité oppressante pour tout le monde.
    Que dire ? Moi même étant arrêté 7 mois pour fatigue au travail.
    Que dire ? Pour des travailleurs sous la canicule ?
    Que dire ? Pour harcèlement moral au travail ?
    Que dire ? Pour des micros tâches au travail sans direction et sans vision ?
    Que dire ? Avec des salaires minimums et des tâches de plus en plus exigeantes
    Etc…
    Forcément, les arrêts sont plus fréquents.
    N’en déplaise aux employeurs.
    Et le droit d’être fatigué, malade est un droit humain !

    Nous retenons sur notre salaire ce droit, acquis et revendiqué.
    Vive la sécurité sociale !

  5. @Yves tanguy : si vous étiez ouvrier à la chaîne ou dans le bâtiment, voire employé à la petite semaine (ce qui n’a rien de péjoratif) et que vous attendez des compliments, je vous les accorde de manière inconditionnelle et indéfectible.
    En revanche, si vous étiez cadre, cadre supérieur, grassement payé, c’est votre problème de vous rendre tout de même à votre travail. Avec le risque de faire payer la communauté des assurés maladie en cas de rechute ou d’aggravation et de faire payer la communauté des assurés qui n’a pas à payer votre inconstance, quand bien même elle est tout à votre honneur. N’aviez-vous pas les moyens de vous payer un chauffeur ou de loger temporairement à proximité de votre lieu de travail ?

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