Des images superbes et marquantes, un enfant sans doute un peu dérangé, cousin du P’tit Quinquin, une production internationale. Bruno Dumont met le paquet dans ce film inclassable, l’histoire d’une jalousie jouée par des enfants en liberté qui singent les adultes. Drôle et inquiétant, tendu et pourtant plein de scènes qui durent, le film étonne une fois de plus dans la filmographie de Dumont.
Les Roches rouges, c’est d’abord un lieu exceptionnel sur la Côte d’Azur, la calanque d’Anthéor vers Agay. Avec son viaduc ferroviaire qui passe au-dessus de la plage, le site est très photogénique, comme les apprécie Bruno Dumont, avec suffisamment d’étrangeté en soi pour attirer son attention et la nôtre. Ses images aux couleurs violentes mettent en relief le bleu de la mer et le rouge des rochers.

Kaylon Lancel dans le rôle de Géo. Photo Rosa Filmes.
Au pied d’une pile en pierre qui soutient le viaduc est adossé un drôle de gamin. D’une blondeur presque transparente, à la limite de l’albinos, il est très agité et semble souffrir, notamment des yeux tant la lumière l’éblouit. La caméra reste un long moment sur ce visage, et l’absence de contexte installe un malaise qui va durer presque tout le film. Ses mimiques, ses gestes nerveux, son regard difficilement saisissable racontent de multiples histoires possibles. Lorsqu’il se rapproche d’un homme en train de téléphoner, se plante devant lui et commence à l’imiter, la scène, très drôle, rappelle que les enfants peuvent être naturellement de grands comédiens. En partant, l’homme lui dit en souriant « au revoir petit singe ». C’est le monde réel, recréé par le film, laissant en suspens le malaise du spectateur : on ne sait pas vraiment quel statut a ce que l’on voit, est-ce qu’on est dans une histoire réaliste, est-ce que ce gamin joue le scénario écrit par Dumont ou improvise devant la caméra, ou bien encore est-ce naturel, est-ce qu’il est comme ça « dans la vie » ?

Dans les rochers, avec Ève. Photo Rosa Filmes.
Mais il monte sur un quad pour enfant et emmène ses copines aux rochers. Le film prend alors un statut de conte. Ces enfants ne savent pas nager mais sautent des roches rouges dans l’eau montrée comme agressive. De plus en plus haut, pour épater les filles. Le conte, c’est une histoire d’amour et de jalousie. Géo, l’enfant albinos, aime Ève. Ils se le disent et le vivent en se serrant dans leurs bras. Mais un plus grand, d’une autre bande, lui tourne autour. Et ça finira mal !
Entre-temps, ils ont des jeux de gamins avec des engins de grandes personnes. De Géo, on ne sait pas grand-chose. Il retourne chez lui, parfois, mais on n’y voit personne. Ève, par contre, vit avec sa mère et un chien. Son grand-père est italien et vit à Vintimille. Alors bien sûr, ils y vont en train.

Le grand amour. Photo Rosa Filmes.
Scène totalement surréaliste d’un « fou », dixit sa fille, mère d’Ève. Il prend une leçon de tennis avec ses chiens sur le court. C’est très Bruno Dumont, l’introduction de l’imaginaire le plus décalé dans un cadre totalement quotidien.
Le drame aura lieu en rentrant. Et se conclura par une image là encore digne du surréalisme belge. Géo et Ève enlacés mais chacun d’un côté d’une magnifique grille de portail. Symbole ? On ne sait trop. Mais d’ailleurs, que sait-on ?
La recherche de spiritualité de l’image
Bruno Dumont est un cinéaste « pur », qui cultive la force de l’image, en cherche la spiritualité. Il a choisi un objectif très grand-angle (20 mm) et un format 1,66, et tourne beaucoup caméra à l’épaule. D’où ces visages déformés lorsqu’ils ne sont pas face caméra. Avec des paroxysmes : Géo grimpant tout en haut d’un rocher, ciel en bas de l’image et pourtant Géo à l’endroit. Le formalisme s’impose, mais on sent qu’il n’est pas vain, sans pouvoir vraiment en tirer de conclusion. C’est cela, Bruno Dumont, une grande interrogation sur l’image, sa force et sa signification profonde. On sait qu’il cherche une spiritualité profonde. Mais peut-être faut-il se détourner de sa quête et se laisser porter par ses images magnifiques, vivre leur étrangeté en la laissant entière. À travers cet enfant difficile à saisir, et qui reste un étranger pendant tout le film, on peut sans doute ressentir la très grande perplexité du cinéaste envers le monde. À chacun de la recevoir à travers son propre sentiment de l’étrangeté.
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