L’orthographe : un outil d’écrémage social ?

Le ministre de l’Éducation nationale a décidé qu’à partir de 2027, la mise en forme, la syntaxe, le vocabulaire et l’orthographe feraient l’objet d’un barème de sanctions dans toutes les épreuves du brevet, du baccalauréat et des diplômes professionnels. Cette directive ministérielle pourra-t-elle permettre une meilleure maîtrise de la langue française ?
 

L’environnement familial est le premier facteur d’inégalité scolaire. (crédit Unsplash)


Par
Jean-Paul Briand


Dans le Bulletin officiel du 17 septembre 2026, un barème précis a été transmis aux recteurs d’académie, aux inspecteurs de l’Éducation nationale, aux chefs d’établissement et aux enseignants, afin que les copies de toutes les épreuves nationales du brevet, du baccalauréat et des diplômes professionnels soient sanctionnées si elles laissent paraître une mauvaise maîtrise de la langue. Les erreurs seront comptabilisées et retranchées de la note finale.

Les naïfs imaginent que ce changement dans la notation des examens va dans le sens d’une amélioration de « la capacité à respecter des normes orthographiques et syntaxiques ; la capacité à formuler un raisonnement, à organiser une argumentation ou une réflexion, et à utiliser un vocabulaire précis et adapté » comme le promet habilement la note de service ministérielle. De fait cette évaluation répressive, financièrement indolore pour l’État, peut être particulièrement néfaste pour beaucoup d’élèves.

Un piège idéologique et une injustice sociale

Un ministre de l’Éducation nationale, issu de l’École nationale d’administration (ENA), sait que la maîtrise des normes orthographiques et grammaticales est socialement déterminée. Le capital culturel de chaque enfant dépend pour l’essentiel du cadre familial dans lequel il évolue. L’environnement familial est le premier facteur d’inégalité scolaire. Le sociologue français Pierre Bourdieu conseille : « la seule façon de rendre l’école juste, c’est de traiter les inégaux comme des inégaux pour leur donner les moyens d’être égaux. »

Pénaliser les fautes de français, sans avoir préalablement réduit les inégalités des savoirs culturels et sans doter l’école publique des moyens d’un véritable accompagnement individualisé, revient à sanctionner les enfants appartenant à des milieux défavorisés. Cette idéologie punitive est un piège délétère pour ces enfants. Non seulement elle organise un écrémage socio-culturel indigne mais elle enfonce des enfants déjà fragilisés dans un sentiment d’échec dont l’institution éducative porte la responsabilité première.

Une stratégie d’évitement contre-productive

Le ministre a fait l’impasse sur les éventuelles conséquences de sa directive couperet. Que vont faire les candidats aux examens pour ne pas risquer d’être trop sanctionnés ? Ils vont logiquement adopter une stratégie d’évitement. Pour limiter le risque de pénalités, les candidats brideront leur pensée. Ils opteront pour une syntaxe minimaliste, un style rachitique et sans nuance, des phrases écourtées avec un vocabulaire rudimentaire et une argumentation réduite. Plutôt que de risquer le mot juste mais complexe ou une tournure de phrase audacieuse mais périlleuse, ils choisiront le moindre risque. Ils espèrent ainsi ne pas produire trop d’erreurs et s’exposer à des pénalités.

Avec sa visée répressive, la directive du ministre Édouard Geffray va produire l’inverse du but recherché : certainement pas une bonne maîtrise de l’écrit, mais assurément un appauvrissement généralisé de l’expression et de l’argumentation.

Si, malgré une bonne connaissance du sujet mais à cause de lacunes orthographiques ou d’une syntaxe insuffisante, un élève ne réussit pas son examen final, est-il l’unique responsable de son ratage ou est-ce celui de l’institution dont la mission principale est de transmettre ?

Une manœuvre politicienne à moindre coût

Un des rôles de l’École républicaine est sa capacité à « faire nation ». C’est-à-dire que chaque élève acquiert le sentiment d’appartenir à une même communauté humaine par la connaissance, par le partage d’une culture, de valeurs, de principes et d’une même destinée. En prétendant mettre en place une règle sanctionnante stricte et égale pour tous les élèves, lors de leur examen final, le ministre de l’Éducation nationale aggrave les inégalités et fractionne un peu plus la société française.

Il est vrai qu’avant le vote délicat du budget 2027 et une prochaine élection présidentielle à risque, il était sans doute bien préférable pour le gouvernement de donner au vieil électorat conservateur des gages de fermeté et d’orthodoxie linguistique, à moindre coût budgétaire…


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