Andrei Zviaguintsev déroule la décomposition d’un couple de russes riches, et en fait le miroir de la société de Poutine qui entre en guerre contre l’Ukraine. Rien ne s’effondre, sauf le sens de la vie. Avec sa photo somptueuse et en prenant son temps, le réalisateur sape une fois de plus la politique mortifère de son pays. Qui, malgré les mensonges et les tromperies, reste debout et envoie des hommes se faire dévorer par la bête.

Gleb (Dimitri Mazourov) Capture bande annonce.
Une maison somptueuse au milieu de la forêt, mais froide comme la Sibérie. Un chef d’entreprise y vit avec sa famille, femme très belle et enfant ado mignon et à l’aise. Andrei Zviaguintsev nous installe lentement dans son histoire pour mieux nous entrainer ensuite dans la chute catastrophique d’un monde, qui pourtant ne tombe jamais.
Gleb, physiquement terne, banal, a réussi. Même si, ou sans doute parce que, il est aux ordres. En l’occurrence, en ce début de guerre en Ukraine, la chaine du pouvoir passe par le maire, qui demande aux entreprises réunies sous son autorité administrative de fournir de la chair à canon. Pour nourrir la bête ! Gleb trouve un épouvantable moyen d’y répondre, en embauchant des camionneurs pour un boulot fictif. Puisqu’ils formeront la liste des appelés !

Galina, la femme de Gleb (Iris Lebedeva) et son occupation favorite… Capture bande annonce.
Pendant ce temps là, sa femme s’éclate avec un photographe quand même plus excitant, certes moins riche, mais plus libéré. Plus vivant. Le contraste est violent. Zviaguintsev met tout son savoir de metteur en scène pour que les séquences dans l’immense maison soient totalement sinistres. Magnifiques images qui captent un vide, un défaut de vie. Parfois, ils dînent en ville avec des amis qui leur ressemblent. Les hommes boivent, les femmes au mieux écoutent mais n’en pensent pas moins, au pire jouent leur rôle d’offre sexuelle. Qu’elles soient mariées ou pas, elles ont un côté vendues à la richesse très chabrolien, puisque le cinéaste s’en inspire.

Un moment d’intimité du couple. Capture bande annonce.
La vie de ce couple et la vie du pays son évidemment à l’unisson. Tout est apparences, convenances, il faut jouer le jeu sans cela, on est éliminé. Et pour que le jeu continue, il faut éliminer ceux qui font obstacle. Gleb s’y emploie. Ce qu’il en pense importe peu. Il est à une place où c’est comme ça. Il ne dit rien à sa femme, qui elle non plus ne dit rien alors qu’elle sait. Il veut la récupérer et elle va tout admettre et revenir à son rôle d’épouse. Alors que tout deux sont dévastés. Comme le pays. Tout continue. Chacun sait les horreurs des autres, mais pour garder son niveau, fait semblant. Impossible de retrouver une vie véritable après cela, et pourtant ils vont y arriver. En tout cas renouer avec leur vie d’avant, leur vie qui manquait de vie, comme dit l’épouse de Gleb.. Comme leur pays, qui se construit sur des mensonges inacceptables.

Les trois amis à la fin du repas. Capture bande annonce.
Film long, avec des passages très lents, le réalisateur fouille les images et insiste sur les détails. Zviaguintsev a déjà filmé les riches (Elena). Il connait bien ce milieu et sa photo sait les saisir dans ses différentes facettes. Ici, surtout les moins reluisantes. La vie privée, miroir du pays, part en lambeaux. Tous les lieux sont transparents, autant la maison que les bureaux, et pourtant on ne voit rien de l’effondrement parce que la transparence ne laisse voir que des apparences. Aucune violence, ni dans l’image (au contraire), ni dans le scénario. La violence est cachée. Les nouveaux embauchés se feront tuer loin de l’image. La bête, grande vainqueuse, demandera toujours son dû.
Film paradoxal, sorte d’opéra somptueux et brillant qui enrobe une réalité sordide et désespérée, Minotaure est une nouvelle brique qui s’insère dans la critique que Zviaguintsev lance contre le pouvoir régnant dans son pays. Où il est désormais interdit de séjour…
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