Confrontée à une baisse sans précédent de son chiffre d’affaires et du nombre de stagiaires accueillis, l’Afpa n’a plus le choix et doit se transformer. Après la présentation au Comité central d’entreprise, le CSE de la direction régionale Centre-Val de Loire s’est à son tour réuni fin septembre pour examiner le projet de transformation à l’échelon régional. Où en est-on ? Rencontre avec Hélène Letelu-Garcia, l’actuelle directrice régionale.
Hélène Letelu-Garcia, directrice régionale de l’Afpa Centre-Val de Loire – © EB
Les plus anciens d’entre nous ont connu, il y a une bonne vingtaine d’années déjà, une Afpa (Association nationale pour la formation professionnelle des adultes) rayonnante à l’époque, premier organisme de formation européen, avec plus de 200 implantations réparties sur l’ensemble du territoire national, près de 12 000 salariés, 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires, plus de 170 000 stagiaires accueillis chaque année, et environ 65 millions d’heures de formation dispensées. Mais les temps sont révolus. En 2010, près d’un millier de psychologues du travail que la structure employait ont migré vers Pôle emploi. Puis l’Association, créée en 1949 au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour contribuer à la reconstruction du pays, a perdu son statut originel pour se transformer au 1er janvier 2017 en EPIC (Établissement public à caractère industriel et commercial), placé sous la double tutelle du ministère du Travail et de l’Emploi et du ministère du Budget. À l’époque, la structure ne comptait plus – avant changement de statut – que 8 000 salariés, 760 millions d’euros de chiffre d’affaires, et 140 000 stagiaires accueillis chaque année. Puis un plan social important a été déclenché en 2018-2019, suite notamment à l’impact de la loi du 5 septembre 2018 sur la liberté de choisir son avenir professionnel, entraînant la suppression de plus de 1 500 postes et la fermeture de centres de formation. À la fin 2025, il restait 142 implantations, un nombre de collaborateurs tombé à 5 700, un chiffre d’affaires à 511 millions d’euros, et environ 61 000 stagiaires accueillis. Une véritable dégringolade.
Hélène Letelu-Garcia, vous êtes directrice régionale de l’Afpa Centre-Val de Loire depuis 2022, mais vous avez intégré la structure en 2006. Vous avez donc vécu de l’intérieur les 20 dernières années. Comment expliquez-vous la chute de ce qui était un véritable fleuron à l’époque, reconnu comme le 1er organisme de formation européen ?
J’ai effectivement intégré l’Afpa en 2006 à Châteauroux et Issoudun, comme formatrice pour la gestion de l’ERE, l’Espace de recherche d’emploi, qui accompagnait les stagiaires dans toutes leurs démarches. À l’époque, j’avais engagé une reconversion pour devenir conseillère en insertion professionnelle, après avoir exercé auprès de collectivités territoriales. J’ai ensuite œuvré pour l’Afpa Berry (Bourges-Châteauroux-Issoudun) en tant que manager du Conseil en formation professionnelle. Nous travaillions sur le recrutement et l’accompagnement des stagiaires tout au long de leur formation. Assez naturellement, j’ai repris ensuite en 2013 la direction de notre centre de formation de Bourges. Puis en 2018, j’ai exercé mes premières fonctions régionales en prenant la direction de l’ingénierie et de l’innovation. Enfin, depuis 2022, j’assure la direction régionale Centre-Val de Loire.
J’ai donc en effet suivi l’évolution de l’Afpa sur toute cette période. Au départ, l’Afpa fonctionnait sous un régime de subvention via le ministère du Travail. Mais, à partir de 2009, et dans le cadre de la décentralisation, il y a eu un transfert des financements de la formation professionnelle des demandeurs d’emploi de l’État aux Régions. Ce transfert a eu pour principale conséquence de placer l’Afpa en situation de concurrence avec les autres organismes de formation, en application des règles des marchés publics. Nous avons dû répondre aux appels d’offres sur tout un segment qui nous était directement dévolu préalablement et, à l’époque, nous avons perdu des marchés, notamment la commande sur le secteur transport-logistique porté par notre centre de Châteauroux qui a été très fortement impacté. Petit à petit, avec ce nouveau système, nos parts de marché ont diminué.
L’Afpa avait certes une grosse force de frappe mais, en corollaire, moins de souplesse et d’agilité que des structures plus petites, déjà rompues à l’exercice de la mise en concurrence et surtout capables d’adapter leur modèle économique en fonction de leur activité. En particulier, pour ce qui nous concerne, nous ne fonctionnons pas sur un système de vacations et assumons des emplois permanents. Par ailleurs, forts de notre ADN initial, nous avons aussi une empreinte territoriale très importante, avec des infrastructures conséquentes et coûteuses.
Ensuite, il y a eu la loi de 2018 qui a boosté le secteur de la formation et de l’apprentissage en particulier. Alors qu’on était auparavant sur un modèle dominant AFPA-GRETA-CFA, nous avons assisté à une création massive d’organismes de formation de tous bords (+43 % entre 2019 et 2024), ce qui a totalement fragmenté le marché, avec des politiques tarifaires agressives, des prix cassés… De nouveaux acteurs ont eu accès à leur part du gâteau, mais parallèlement la nôtre, et plus généralement celle des opérateurs historiques, a considérablement diminué. Cela explique en grande partie pourquoi on en est arrivé là aujourd’hui. Le « gâteau » lui-même est aussi devenu moins gros. Si je prends simplement la Région, sa part de financement pour l’Afpa est passée en 4 ans de 12 millions d’euros à seulement 3,5 millions d’euros prévus pour 2027…
Du coup, quelle est la situation de l’Afpa Centre-Val de Loire à ce jour ?
Alors que nous étions dans les belles années sur un chiffre d’affaires régional annuel de plus de 30 millions d’euros, avec plus de 400 collaborateurs répartis sur les 6 départements de la région, notre CA a baissé de 27 % entre 2023 et 2025, et nous sommes désormais tombés à 17 millions d’euros et 167 collaborateurs. Le nombre d’heures de formation dispensées a lui aussi baissé, de 32 %. La voilure a déjà considérablement été réduite. La région Centre-Val de Loire ne fait pas partie des régions qui ont fusionné avec une ou plusieurs autres au 1er janvier 2016. Sur les 13 régions restantes, nous faisons maintenant partie des plus petites, juste devant la Corse. Au sein de l’Afpa nationale, nous représentons aujourd’hui un peu moins de 3,5 % de l’activité globale. La forte baisse des financements publics de la Région et de France Travail ne nous permet plus de soutenir le modèle économique actuel.
Dans ce contexte, et depuis que je suis directrice régionale, nous n’avons malheureusement jamais pu présenter d’exercice bénéficiaire ou a minima à l’équilibre. Pour autant, nous savons que les territoires de la région ont toujours besoin de l’offre que nous pouvons proposer localement. Mais nous souffrons parfois encore de l’image caricaturale d’une Afpa qui ne formerait essentiellement que des gens qui ne savent ni lire ni écrire pour devenir ouvrier du bâtiment, alors que notre offre est aujourd’hui moderne, tant dans sa variété que dans ses modalités, et que nous certifions nos stagiaires jusqu’à bac +3, même si l’une de nos missions, en tant qu’EPIC, reste de nous occuper des publics les plus fragiles et les plus éloignés de l’emploi.
Votre CSE s’est réuni fin septembre et a dû prendre acte du projet de transformation que la situation actuelle impose. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ce projet et sur ce qu’il implique pour l’Afpa Centre-Val de Loire ?
Nous devons en effet nous transformer, nous adapter aux évolutions du marché, réduire notre empreinte immobilière et adopter un modèle qui nous permette de retrouver l’équilibre économique. Il s’agit d’un plan sur 3 ans destiné justement à retrouver l’équilibre à l’horizon 2029. Notre projet propose de maintenir l’entité régionale actuelle et notre présence dans les 6 départements de la région. Nous pourrions passer des 8 implantations que nous avons actuellement en région Centre-Val de Loire à 6 à terme. Cela impliquerait la fermeture de nos implantations sur Issoudun (36) et Montargis (45). Quant à notre centre de Châteauroux, il est aujourd’hui totalement surdimensionné avec ses 10 hectares et son coût est trop important. Le projet prévoit donc une relocalisation en proximité dans des locaux plus adaptés et nous permettant de maîtriser notre budget. Il s’accompagne également d’une organisation repensée pour renforcer la dynamique commerciale avec une offre de formation au plus proche des besoins des entreprises et des salariés, qui nous permette de reconquérir des parts de marché. Nous souhaitons en particulier développer beaucoup plus l’apprentissage, segment sur lequel nous sommes encore insuffisamment présents.
Concernant l’emploi, les conséquences devraient être limitées en Centre-Val de Loire. Entre les suppressions inévitables, mais aussi les quelques créations pour correspondre à la nouvelle organisation envisagée, ce sont au final quelques postes (moins de 6 a priori) qui devraient disparaître. Nous prévoyons pour les personnels concernés des solutions d’accompagnement et de reclassement. Au niveau national, l’effectif futur à 3 ans devrait s’établir aux alentours des 4 700 collaborateurs. Désormais, la négociation va se dérouler jusqu’au mois de février 2027 avec les organisations syndicales représentatives pour aboutir ensuite à une homologation du projet définitif et à sa mise en œuvre. Encore une fois, l’objectif est de revenir à l’équilibre financier à l’horizon 2029 en conservant nos missions primordiales de service public en direction des publics les plus fragiles.
Quel est votre état d’esprit par rapport au futur proche de l’Afpa dans ce contexte-là ?
La période est difficile mais j’y crois. L’Afpa reste une belle structure, encore le premier organisme de formation en France, qui accomplit des actions spectaculaires tous les jours. Nous devons réussir à adapter notre modèle économique, à réduire nos coûts de structure en particulier, et à redorer notre image. Mais nous avons toute notre place dans ce paysage de la formation en pleine mutation. C’est tout l’objet du projet de transformation que nous devons maintenant accomplir.
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