
Bombardement anglais sur Rouen
De Jeanne d’Arc, on pourrait dire comme il était gravé sur les compteurs électriques de mon enfance “Propriété insaisissable de la mythologie française”. Façon un peu rapide de résumer une conférence fort intéressante sur l’utilisation du mythe de la Pucelle par le régime de Vichy.
Le grand mérite de la conférence donnée ce mardi soir au Cercil, par l’historien Yann Rigolet sur “Jeanne d’Arc sous Vichy”, ce fut de revisiter la polysémie du personnage et des valeurs que le mythe véhicule. Car bien sûr, les idéologues de la Révolution Nationale promue par Vichy croit trouver dans l’histoire de cette bergère inculte, l’héroïne des valeurs du nouveau régime qu’il faut inculquer à la population française, après l’humiliation de la défaite de 1940. Elle est royaliste, chrétienne, elle a le sens du sacrifice et surtout elle est le symbole du sauveur providentiel de la patrie comme se présente lui-même le Maréchal…
Reste la question délicate de bouter “l’occupant” hors de France, ce qui bien sûr n’est pas tout à fait une valeur pour un régime collaborationniste, mais heureusement l’occupant de l’époque de la Pucelle est anglais, donc on peut encore recycler cette dernière en anglophobe de service…
Les propagandistes de Vichy trouvent aussi dans l’icône de Jeanne d’Arc, l’anti-Marianne républicaine dont il convient de faire la promotion jusqu’à remplacer la célébration du 14 juillet révolutionnaire par la Fête Nationale de Jeanne d’Arc… Mais là où ça se complique, c’est que l’idéologie réactionnaire de Vichy est d’abord sexiste, et la “théorie du genre” de l’époque veut que la femme soit peu instruite (là, ça colle encore pour la bergère !), mais surtout, dans la logique nataliste de la Fête des Mères valorisée par Vichy, il faut que la femme reste à la maison pour faire des enfants, ce qui ne fut pas vraiment le cas de Jeanne devenue chef de guerre, entrainant les hommes au combat. Mais alors, dans la propagande en direction de la jeunesse, Jeanne peut-elle apparaitre comme une valeur pour les garçons ? oui, en tant que travestie…
Canonisée par l’Église Catholique, valorisée dès les années vingt par la Troisième République, récupérée aujourd’hui par l’extrême droite française qui en fait un symbole nationaliste contre l’Internationale Ouvrière du 1° mai, le mythe de Jeanne d’Arc apparait, à la lumière de cette conférence, porteuse des contradictions d’une France dans laquelle tout un chacun se retrouve, ce qui en fait, sans doute, son inaltérable succès…
Gérard Poitou