Anna Erelle, dans la peau d’une djihadiste

Anna Erelle est un pseudonyme pris par une journaliste qui, pendant un mois, a enquêté sur les filières de recrutement islamiques via internet. Elle publie un livre qui relate sa démarche, ses investigations et ses découvertes. Elle a accepté de répondre à nos questions par téléphone à partir d’un numéro qu’elle gardera à peine quelques semaines. Elle refuse toute rencontre et la divulgation de sa véritable identité car depuis le printemps et la fin de son enquête elle a appris qu’elle fait l’objet d’une fatwa (avis religieux) appelant à la tuer.

Pour mener à bien son enquête Anna Erelle crée un personnage, Mélanie Nin sur Facebook et dans la peau de laquelle elle se glisse pour dialoguer via Facebook avec son « fiancé ». Ce personnage virtuel habite Toulouse, est à peine majeure et vient de se convertir à l’islam : « Elle est perdue, malléable, influençable ». A travers Mélanie, Anna étudie les profils et les méthodes des recruteurs mais aussi ceux des candidats ou candidates au djihad.

Djihadiste sur le net

Question : Pourquoi vous êtes-vous lancé dans une telle aventure ?

Anna Erelle: Je suis journaliste d’investigation. J’ai voulu comprendre pourquoi une fille comme Mélanie ou un petit caïd sont tentés par le djihad et vont jusqu’à gagner le Syrie, renier leur éducation et leur famille jusqu’à couper les ponts avec elle. Puis un certain Bilel ayant mordu à l’hameçon j’y ai vu l’opportunité de récolter des informations sur l’état islamique dont la propagande numérique est l’une des armes les plus redoutables. Il y a les recruteurs qui sont une vitrine. Mais derrière eux il existe des cerveaux, des experts en informatiques, des intelligences redoubles qui entendent assoir leur utopie et la transformer en redoutable puissance.

Le recruteur à l’œuvre

Vous aviez au bout du fil un homme qui disait avoir 38 ans, appartenir à la hiérarchie et jouir de certains privilèges qu’il souhaitait vous faire partager tout en vous asservissant. Qu’avez-vous découvert ?

Anna Erelle : J’ai eu l’impression de côtoyer, d’entrer, de percer à jour l’équivalent d’une secte dont l’organisation est très pyramidale et très sectoriée. Bilel disait diriger une brigade islamique, être proche d’Abou Bakr al-Bagdadi, chef de l’organisation terroriste. La plupart du temps, il était au courant de certaines opérations un jour ou deux à l’avance. Bilel était seul alors que lorsque les jeunes téléphonent à leurs proches ils sont écoutés. Il était plus facile pour moi de le relancer.

Les recruteurs de l’Etat islamique ou du front al-Nosra (groupe affilié à Al-Quaïda) culpabilisent les apprentis djihadistes en leur disant que c’est une honte pour un musulman de vivre avec autant de facilités en Europe qu’en Syrie et que là-bas des gens ont besoin de leur aide. Ils s’adressent essentiellement à des jeunes qui n’ont pas le sentiment d’être reconnus en Europe dans leur quotidien et qui soudain croient qu’ils vont pouvoir donner un sens à leur vie.

Sont-ils si nombreux, aussi nombreux qu’on le dit ?

Anna Erelle : Comment savoir avec exactitude !. C’est triste à dire mais le djihad est à la mode. En novembre le Guardian estimait le nombre de combattants étrangers en Syrie et ayant grossi les rangs de Daesh à 15 000 depuis 2010. Ce furent d’abord des garçons, des ados ou des post –ados blasés , habitués à avoir tout à portée de main et qui soudain entrevoient un idéal. Les filles demeurent un épiphénomène. Les recruteurs les attirent pour leur usage personnel. Les filles « rencontrent » des combattants sur des réseaux sociaux ou des sites spécialisés. Qu’elle que soit leur envie dès qu’elles arrivent elles se rendent vite compte qu’on leur a menti. Sur place les attend un mini-enfer. Les ferventes converties, toute âgées d’environs 20 ans, une minorité vont sur le front, filment leurs maris. Des videos les montrent en train de chanter devant des corps explosés.

Passion de tous les dangers

Que pensez-vous des auteurs des attentats de Paris ?

Anna Erelle: Ils avaient suivi une longue formation. A plus de 30 ans ils étaient des guerriers et à cet âge-là, dans cette mouvance il est quasiment impossible de revenir en arrière. Eux, hélas, ont été jusqu’au bout de leur dérive.

Aviez-vous mesuré dans quoi vous vous lanciez quand vous avez entrepris votre enquête ?

Anna Erelle: Je ne pensais pas que ce serait si dur. Pendant un mois j’ai pensé, vécu, dormi avec cet univers. Bilel m’avait promis de m’amener directement à El Raqqa, siège de l’EI, son organisation. J’étais passionnée par ma quête. Je n’ai pas vu venir l’empiétement sur ma vie privée. Aujourd’hui je ne sais pas si Bilel est mort. Je reçois encore des menaces sur skype. C’est très dur d’être une clandestine. Je ne vis plus chez moi. Les journaux pour lesquels j’avais l’habitude d’écrire à ce sujet m’interdisent « pour ma sécurité » de travailler de près ou de loin sur l’état islamique et ses filières. Suis-je allé trop loin ? Je ne suis pas capable, du moins encore, de le dire.

Recueilli par Françoise Cariès

«  Dans la peau d’une djihadiste »
enquête au cœur de filières de recrutement de l’Etat islamique

Anna Erelle (Robert Laffont) 262 pages 18 euros

97822211568584ème de couverture
Convertie à l’islam, Mélanie rencontre sur Facebook le chef français d’une brigade islamiste. En quarante-huit heures, il « tombe amoureux » d’elle, l’appelle nuit et jour, la presse de venir faire son djihad en Syrie et dans la foulée la demande en mariage, lui faisant miroiter une vie paradisiaque… De « chat » Facebook en conversation Skype, Mélanie se prend au jeu et commence à préparer secrètement son départ.
Des jeunes Européennes comme Mélanie, chaque semaine plus nombreuses à se laisser embrigader via Internet, l’auteur de ce livre en connaît des dizaines : c’est elle, Anna Erelle, qui se cache en réalité derrière le profil de « Mélanie ». Jeune reporter, elle travaille sur les réseaux de l’État islamique (EI) – dont la propagande numérique, le « djihad 2.0 », constitue l’une des armes les plus redoutables.
Pendant un mois, Anna se glisse ainsi dans la peau de Mélanie, et consacre ses journées à vérifier les confidences que son « prétendant » – proche d’Abou Bakr al-Baghdadi, le calife autoproclamé de l’EI – livre le soir derrière un écran d’ordinateur à sa « future épouse ». Dans une impatience grandissante que celleci le rejoigne. Ce voyage est l’ultime étape, la plus dangereuse, de son reportage, et Anna l’a planifié dans les moindres détails. Elle part, comme prévu. Mais tout va déraper…

Commentaires

Toutes les réactions sous forme de commentaires sont soumises à validation de la rédaction de Magcentre avant leur publication sur le site. Conformément à l'article 10 du décret du 29 octobre 2009, les internautes peuvent signaler tout contenu illicite à l'adresse redaction@magcentre.fr qui s'engage à mettre en oeuvre les moyens nécessaires à la suppression des dits contenus.

Centre-Val de Loire
  • Aujourd'hui
    • matin 14°C
    • après midi 24°C
  • dimanche
    • matin 12°C
    • après midi 26°C
Copyright © MagCentre 2012-2026