Un maître livre : quand Patrick Rambaud recrée Tchouang Tcheou

Chaque début d’année apporte un nouveau Patrick Rambaud sur les étals des libraires. Pendant cinq ans ce furent les Chroniques du règne de Nicolas 1er, entre pastiche et ironie, un almanach grinçant de la politique actuelle observée par un Saint-Simon contemporain.

Cette année changement de cap. Cet auteur parisien qui garde un pied en Normandie et ne saurait se priver d’une visite annuelle à Hanoï entraine ses lecteurs dans la Chine du Ve siècle avant JC. Rien de brutal, de radical ou de définitif même si on meurt beaucoup au fil des pages et de l’humeur des protagonistes d’arrière- plan.  Rien que du second degré et une petite musique qui mène tout droit à un conte philosophique. La nuance encore et toujours, des impressions qui construisent une vérité et non la vérité.  Un régal qui se dévore.

Au royaume des Song, entre le fleuve jaune et la rivière Houaï nait « Tchouang Tcheou les yeux ouverts et sans un cri ». Pas de cri en arrivant au monde ? D’entrée de jeu, le nouveau- né sort de la norme. Au palais du duc Wu, ce fils du   surintendant en charge des présents et des cadeaux (de riches babioles et autant de belles jeunes-filles) se place en marge d’une société où l’on tient la délicatesse  et la politesse pour règles  incontournables et le raffinement comme  discipline de base. La guerre y est un art comme les massacres sont une nécessité. Le tout  sculpte un monde avec lequel tout parallèle avec le nôtre  ne saurait être que fortuit. Derrière ses lunettes, au- dessus de sa barbe poivre et sel, maître Rambaud se marre sans trop le montrer.

Le premier des anarchistes ?

le maitre 1Encore jeune, bien qu’ils soient à sa portée, Tchouang Tcheou refuse le pouvoir, l’ambition et « la pratique du monde ». Il s’affranchit des rites et des servitudes. Il est  calme dans la tempête, immobile dans l’agitation, impassible devant le progrès amené par les machines et réfractaire aux croyances. Il est le sage au royaume des fous,  le maître qui surprend et que l’on vénère. Retranché dans les forêts intérieures, il dessine le tao, « un chemin de la sagesse fait de non-agir, de fluidité, de lâcher-prise devant l’inutilité des actes, des hommes, des gouvernements, des lois et des conventions , totalement indépendant d’esprit ».  Tchouang Tcheou a réellement existé même si on sait peu de choses de lui. Ce fut, disent certain, le premier des anarchistes. Patrick Rambaud sourit, l’idée n’est pas pour lui déplaire. « Il allait à contre- courant, ce n’est pas inutile de rappeler son exemple, surtout en ce moment…. », il  n’en dira pas plus mais la tentative de retour au premier plan en  politique de Nicolas 1er l’incite à reprendre ses chroniques. Enfin il n’est pas tout à fait décidé… Réponse ne janvier 2016.

F.C.

Le Maître
Patrick Rambaud
Grasset , 234 pages 19 euros

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