Georges, son Georges, son époux depuis 47 ans est tombé sous les balles des frères Kouachi, le 7 janvier 2015 à la fin d’une conférence de rédaction de Charlie Hebdo. Maryse Wolinski, journaliste et écrivain marque la première année de son deuil par la publication d’un livre, « Chérie, je vais à Charlie », dans lequel se mêlent l’intime et l’interrogation.
Le récit tendre d’une douleur qui n’en finit pas, authentique et pudique. Maryse Wolinsky, femme en quête de vérité et fuyant sa solitude pleine de vide, a reçu Mag’Centre au lendemain de la pose d’une plaque sur laquelle il a fallu corriger une faute d’orthographe et à la veille de l’installation d’un chêne place de la République à Paris, symbole d’unité d’ouverture et d’inébranlables force et sérénité collective. Un chêne en souvenir de tous ceux que la barbarie a tué sans atteindre la démocratie
Pourquoi et comment ce livre ?
Maryse Wolinski : L’été dernier dans un Paris que je n’ai pas quitté, j’ai écrit cette phrase dans le grand cahier à couverture noire laissé sur sa planche à dessin par mon mari. Cette phrase, « Chérie, je vais à Charlie » tournait en boucle dans ma tête depuis le 7 janvier, depuis la mort de mon Georges car Georges était le mien. Ce « mon » définissait parfaitement la relation qui m’unissait à lui. Cette phrase est la dernière qu’il m’ait dite ce matin de janvier 2015, la dernière que, enroulée dans ma serviette de bain, j’ai reçue de lui. Je ne crois pas l’avoir embrassé, nous devions nous retrouver à 16 heures pour aller visiter un appartement.
Cette phrase posée sur la page blanche m’a poussé à raconter cette journée du 7 janvier 2015 telle que je l’ai vécue, telle que, minute par minute, elle s’enfonçait dans l’horreur tandis que je m’activais dans l’ignorance.
C’est alors que vous en avez trouvé la force ?
Après le drame j’étais comme morte pendant des semaines ; Dans l’enfermement. Le jour du drame, j’ai senti physiquement que ma vie basculait. Après la sidération est venu le déni et l’obsession de voir le corps de mon mari. Cela n’a pas été possible tout de suite. Je n’ai su que le vendredi qu’il était à l’institut médico-légal, qu’il était resté plus d’un jour et une nuit dans les locaux de Charlie pour les besoins de l’enquête. J’ai ressent du bonheur de le voir là, même là. On m’avait dit qu’il avait été touché par deux balles en réalité par quatre. La première l’a atteint à l’aorte et l’a immédiatement tué. Au moins il n’a pas souffert. Je voulais connaître ses derniers instants, j’en avais besoin. Il m’a dit « Chérie, je vais à Charlie » et puis plus rien, le silence, le vide. C’est terrible après 47 ans de vie commune. Sans lui, je suis un peu perdue, mais j’ai choisi de vivre de me construire une autre vie.
Cette autre vie a commencé avec l’écriture du livre ?
Je suis partie de cette phrase, elle fut mon fil rouge. J’ai pris des notes toujours sur ce cahier, j’ai enquêté. J’ai puisé ma force dans le chagrin L’écriture de ce livre a enclenché un début de reconstruction. Avant nous faisions des projets à deux maintenant je les échafaude seule et pour moi seule. La première fois que je suis revenue au marché faire de courses je me suis rendue compte que je ne savais pas quoi acheter. J’achetais pour lui en fonction de ses goûts.
Les premiers mois, j’ai vécu comme si mon mari était parti en voyage. Je n’ai touché à rien dans sa chambre. Je tapotais son lit, je refaisais ses piles de chemises. Puis enfin j’ai déménagé, j’ai quitté le boulevard Saint-Germain. Sans trop m’éloigner, j’ai opté pour un quartier où les gens ne me connaissent pas. C’est mieux ainsi et j’arrive à dormir.
Déménager c’était tourner la page, trier des affaires…
Ce fut triste et difficile. Mais en effectuant ce tri et ces rangements mon Georges est parvenu à me faire rire. Dans un vieux dossier j’ai trouvé une phrase que je qualifierais d’emblématique « Je ne crois en rien mais si dieu me laissait un message sur mon répondeur ça me ferait plaisir ». J’ai donné sa planche à dessin et la totalité de son bureau au Centre international de la caricature et du dessin de presse de Saint-Just-en Martel (Haute-Vienne) où il est reconstitué à l’identique.
J’ai choisi d’être dans l’action et non d’aller voir un psy. Il faut mener à bien la succession, valoriser l’œuvre sur laquelle je détiens les droits moraux, rendre hommage à mon mari ce dont je me fais un devoir. Je me suis rendue en Tunisie et à Florence en Italie, à Briançon où il a été au lycée qui porte maintenant son nom. J’ai fait apposer une plaque au 34 rue Bonaparte où nous avons vécu pendant 35 ans. J’ai tout relu avant de donner mon bon à tirer afin qu’il n’y ait aucune erreur pas comme sur celle qui a été apposée sur l’immeuble de Charlie. Dès que la bévue a été constatée, Mme Hidalgo m’a promis à l’oreille une réparation rapide. J’ai choisi d’assister aux commémorations du 5 janvier car j’ai besoin de les affronter. Ma fille Elsa comme d’autres épouses refusent.
L’enquête vous a-t-elle apporté les réponses que vous souhaitiez ?
En partie. Sur les failles de la sécurité autour de l’équipe de Charlie, sur les pressions du syndicat Alliance pour cesser la protection d’un journal qui crachait sur la police, laquelle n’était pas équipée pour faire face à des actes de guerre. Et puis, à Charlie non plus, il n’ont pas fait ce qu’il fallait pour limiter les risques. Charb avait fini par faire de l’homme chargé de sa surveillance, un copain. Ils allaient au restaurant ensemble. Il ne restait plus devant la porte en bas. Lorsque les tueurs sont arrivés il était dans la salle de rédaction. J’observe la plainte se sa veuve et pour l’instant je réfléchis. Je ne sais encore ce que je ferai à ce sujet.
Comment un tel carnage a-t-il pu se produire dans un site sensible comme Charlie ou comme le Bataclan par la suite ? C’est pour moi la question essentielle. J’ai compris tout de suite qu’il y avait des failles. J’en veux beaucoup à l’Etat et à Charlie même si je ne l’attaquerai jamais, coupable aussi de ne pas avoir fait le nécessaire pour protéger ses salariés. Les Charlie ne m’ont même pas appelée. Ils n’ont pas envoyé de condoléances. Ils ont payé nos avocats pour le fonds de garantie et ceux de la partie civile. J’ai été ballottée de service en service, rien d’officiel ne m’a été dit.
Georges Wolinski parlait tout le temps de la mort, dites- vous ?
En décembre il était déjà très anxieux. Il parlait tout le temps de la mort. Il avait perdu ses amis Reiser, Gébé, Choron, Cavanna l’année précédente. Charlie n’était plus comme avant. Il n’y était plus heureux. Il ne voulait plus traiter de politique mais de société, pas de religon. Je pense que mon mari trouvait qu’il y avait surenchère, que Charlie allait trop loin. Avant tout le monde s’amusait, avec Riss c’est autre chose. Mais je ne pourrai jamais les attaquer, contrairement à d’autres.
Recueilli par Françoise Cariès.
« Chéri, je vais chez Charlie »
Maryse Wolinski (Le Seuil)