De la Chine et des Jardins

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Le pavillon et l’arche en pierre font partie des rares constructions restantes dans les ruines de l’ancien palais d’été.

La ville Tours vient de recevoir pour une semaine une délégation japonaise, Orléans s’empresse d’accueillir d’une délégation de Chinois venus de Yangzhou pour visiter le potentiel touristique de la ville, le Domaine de Chaumont-sur-Loire a signé ce lundi une convention de jumelage avec le Musée des jardins et de l’architecture paysagère de Pékin , et le Domaine de Chambord pour ne pas être en reste, organise ces 11 et 12 octobre un séminaire sur le thème de la « restauration, la restitution et la recréation » de jardins historiques avec ses partenaires, les palais chinois du Yuanming Yuan (Ancien Palais d’été ou Jardin de la Clarté parfaite) et du Yiheyuan (Palais d’été actuel).

Ce développement précipité de nos échanges avec l’Asie, quand bien même il ne soit évidemment pas dénué d’intérêts mercantiles, est une promesse d’enrichissement réciproque, d’amitié entre les peuples et de paix. Mais n’oublions pas qu’il fut un jardin, “le jardin des jardins” comme l’appelaient les Chinois, sans doute l’un des plus beaux au monde, ce jardin mythique que nous ne visiterons jamais, suite à sa destruction par les armées françaises et anglaises qui en porteront pour toujours l’infâmante culpabilité !

A l’heure où certains hommes politiques veulent, dans un grand élan patriotique, que nos enfants apprennent l’histoire de France afin que nous retrouvions nos “racines”, n’oublions pas cette triste page de notre histoire, qui non seulement n’honore pas nos ancêtres, mais nous montre aussi jusqu’où peut conduire une cupidité sans limite, fusse-t-elle produite par deux nations des plus civilisées.

Car, oui, plus aucun touriste ni amoureux de la beauté  ne visitera jamais le Palais d’Eté des Empereurs de Chine, mis à sac par une étrange coalition civilisatrice (tiens déjà…) de troupes franco-anglaises qui à la demande de leur gouvernement respectif et à titre de représailles suite à la torture de prisonniers européens par les Chinois, ont pillé et incendié cette merveille, le 18 octobre 1860.

« Nous sommes sortis, et, après l’avoir pillé, avons entièrement brûlé le lieu, détruisant comme des vandales des biens des plus précieux qui ne [pourraient] pas être remplacés pour quatre millions. […]
Vous pouvez à peine imaginer la beauté et la magnificence des lieux que nous avons brûlés. Ça brisait le cœur de les brûler; en fait, ces lieux étaient si grands, et nous étions tellement pressés par le temps, que nous ne pouvions pas les dépouiller avec soin. Quantité de bijoux en or ont été brûlés, considérés comme étant en laiton.
»
Témoignage de Charles Gordon, un capitaine de 27 ans dans les Royal Engineers

Certes l’Empire du Milieu était déjà, depuis plusieurs décennies, en déliquescence confronté à la révolte populaire des Taiping (“la Grande Paix”), guerre civile considérée comme la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité, et révolte à l’écrasement de laquelle vont contribuer les puissances occidentales présentes  pour protéger leurs intérêts commerciaux dans la région, quitte à se retourner contre l’Empereur lorsque cela deviendra nécessaire.

Car la motivation d’alors des franco-anglais n’était pas encore d’exporter la démocratie (sur laquelle s’était assis Napoléon III le 2 décembre 1851 en jetant en prison les députés élus), ni déjà de piller des matières premières dont nos industries commençaient à être assoiffées, non, mais d’imposer à l’Empire de Chine le droit de dealer l’opium à leur guise, d’où ce nom stupéfiant de “guerre de l’opium” pour justifier exactions et massacres militaires de nos armées !

Alors oui, enseignons l’histoire dès le plus jeune age, non pas pour forger une pseudo-identité commune à géométrie variable, mais bien plutôt pour éveiller  la vigilance des citoyens, en apprenant que des gouvernants de “grandes civilisations” peuvent aussi conduire celles-ci  à se comporter comme les pires voyous.
Rêvons d’une allégorie imaginaire de Delacroix qui serait “L’Histoire guidant le peuple”… et relisons  cette magnifique lettre de Victor Hugo au jeune capitaine Butler:

Hauteville-House, 25 novembre 1861.

Vous me demandez mon avis, monsieur, sur l’expédition de Chine. Vous trouvez cette expédition honorable et belle, et vous êtes assez bon pour attacher quelque prix à mon sentiment ; selon vous, l’expédition de Chine, faite sous le double pavillon de la reine Victoria et de l’empereur Napoléon, est une gloire à partager entre la France et l’Angleterre, et vous désirez savoir quelle est la quantité d’approbation que je crois pouvoir donner à cette victoire anglaise et française.

Puisque vous voulez connaître mon avis, le voici :

Il y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde ; cette merveille s’appelait le Palais d’été. L’art a deux principes, l’Idée, qui produit l’art européen, et la Chimère, qui produit l’art oriental. Le Palais d’été était à l’art chimérique ce que le Parthénon est à l’art idéal. Tout ce que peut enfanter l’imagination d’un peuple presque extra-humain était là. Ce n’était pas, comme le Parthénon, une œuvre rare et unique ; c’était une sorte d’énorme modèle de la chimère, si la chimère peut avoir un modèle. Imaginez on ne sait quelle construction inexprimable, quelque chose comme un édifice lunaire, et vous aurez le Palais d’été.
Bâtissez un songe avec du marbre, du jade, du bronze, de la porcelaine, charpentez-le en bois de cèdre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici sanctuaire, là harem, là citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des monstres, vernissez-le, émaillez-le, dorez-le, fardez-le, faites construire par des architectes qui soient des poëtes les mille et un rêves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d’eau et d’écume, des cygnes, des ibis, des paons, supposez en un mot une sorte d’éblouissante caverne de la fantaisie humaine ayant une figure de temple et de palais, c’était là ce monument.

Il avait fallu, pour le créer, le long travail de deux générations. Cet édifice, qui avait l’énormité d’une ville, avait été bâti par les siècles, pour qui ? pour les peuples. Car ce que fait le temps appartient à l’homme.
Les artistes, les poètes, les philosophes, connaissaient le Palais d’été ; Voltaire en parle. On disait : le Parthénon en Grèce, les Pyramides en Égypte, le Colisée à Rome, Notre-Dame à Paris, le Palais d’été en Orient. Si on ne le voyait pas, on le rêvait. C’était une sorte d’effrayant chef-d’œuvre inconnu entrevu au loin, dans on ne sait quel crépuscule comme une silhouette de la civilisation d’Asie sur l’horizon de la civilisation d’Europe.

Cette merveille a disparu.

Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié. La victoire peut être une voleuse, à ce qu’il paraît. Une dévastation en grand du Palais d’été s’est faite de compte à demi entre les deux vainqueurs. On voit mêlé à tout cela le nom d’Elgin, qui a la propriété fatale de rappeler le Parthénon. Ce qu’on avait fait au Parthénon, on l’a fait au Palais d’été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser. Tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n’égaleraient pas ce formidable et splendide musée de l’orient. Il n’y avait pas seulement là des chefs-d’œuvre d’art, il y avait un entassement d’orfèvreries. Grand exploit, bonne aubaine. L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres ; et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l’histoire des deux bandits.

Nous européens, nous sommes les civilisés, et pour nous les chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie.

Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. Mais je proteste, et je vous remercie de m’en donner l’occasion ; les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais.

L’empire français a empoché la moitié de cette victoire, et il étale aujourd’hui, avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du Palais d’été. J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée.

En attendant, il y a un vol et deux voleurs, je le constate.

Telle est, monsieur, la quantité d’approbation que je donne à l’expédition de Chine.

VICTOR HUGO.

Et cynique écho contemporain de cette lettre d’Hugo, le gouvernement français a en 2009, au mépris des conventions du droit international; refusé de restituer à la Chine qui les réclamait, des objets d’art en bronze, issus de ce pillage infâme, et mis en vente lors des enchères de la collection de Pierre Bergé et Yves Saint Laurent…

GP

 

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  1. L’Histoire des traités et batailles, toujours. Mais déjà cette mise en cause ci-dessus, est le fruit de notre Histoire. L’art de l’occident de muer et se remettre en question n’est-il pas une qualité civilisationnelle déterminante dans la lutte pour la survie culturelle ? Ce que nous prenons pour condamnable dans notre Histoire à façonné notre morale et nos valeurs actuelles qui nous permettent justement la critique. Les romains ont apporté la civilisation par le glaive et l’épée mais ils ont propagé la morale chrétienne…

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