Sonate d’automne sur paysage fragmenté à tous les étages

Par Pierre Allorant

En ce début d’automne qui hésite à finir après un trop court moment d’été indien, le paysage politique apparaît fragmenté, fracturé par l’exploration printanière du nouveau gisement de gaz macronien, cette énergie explosive qui a dynamité la bipolarisation classique en place depuis un demi-siècle. Tant au plan international que sur la scène française, tous les repères sont brouillés, les garde-fous balayés, les postures et jeux de rôle ne font même plus illusion.

Quant aux scandales d’État, à l’abracadabrantesque confirmation du financement de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy par Mouammar Kadhafi, puis la liquidation de ce dernier, on a l’impression que plus rien n’étonne ni ne choque, tant la politique vue par les citoyens est passée de la « maison de la magie » des promesses à la « maison du doute » et de la suspicion permanente et résignée.  Ce sentiment de perte de repères se décline au plan régional et à l’échelle locale, ce qui préfigure des échéances électorales municipales et régionales très incertaines.

 

Tourbillons de Loire et confluents du Berry

Christophe Bouchet le nouveau maire de Tours.

 Dans les métropoles, le scénario des municipales de 2020 n’est pas encore écrit. C’est patent à Tours où la défaite cinglante puis la disparition de Jean Germain ont ouvert la boîte de Pandore des ambitions personnelles, à gauche « et en même temps » à droite. La victoire par défaut de Serge Babary en 2014, à la surprise générale y compris la sienne, n’aura été qu’une brève transition, sauf à considérer que le seul véritable pouvoir siège déjà, brillant de tous ses feux, à la métropole. L’implosion de la majorité municipale de la droite et du centre – le duel du café du commerce et de l’ex-président de l’OM – aidera peut-être le Tours FC à sortir de l’ornière en ligue 2, mais pas nos deux métropoles régionales à conjurer le sort de lanterne rouge des métropoles françaises en matière d’accès aux soins, voire de mobilité régionale.

Emmmanuel Macron et Olivier Carré.

 À Orléans, si Olivier Carré sort personnellement conforté du récent cycle électoral, les contours de la « France audacieuse » – ce cartel des maires exclus de la tribune parlementaire pour cause de limitation du cumul –  restent flous : entre proches de Bruno Lemaire et fidèles de Guillaume Peltier, le grand écart pratiqué est sans conteste audacieux, mais périlleux. Entre discours entrepreneurial et exaltation des ruralités contre les métropoles prétendues « hors-sol », entre nostalgie de « la terre et les morts » et glorification des start-ups, la cohérence idéologique et les projets communs                                                                                     restent, au minimum, à définir.

La tentation, déjà perceptible au sein de l’hémicycle régional, d’opposer les territoires, de blâmer le dynamisme des villes en les rendant responsables des malheurs des habitants des champs est lourde de tensions stériles et d’impuissance publique. L’affaiblissement des métropoles ne fera pas le bonheur des ruraux et ne leur rendra pas davantage les services publics perdus sur le bas-côté de la route du désengagement de l’État.

Le conseil régional à Orléans.

Précisément, en Centre-Val de Loire, ce sera le double défi à relever dans la floraison des schémas d’aménagement d’un « futur désirable » pour les habitants. La coopération, le fonctionnement en réseaux ne seront pas des recettes miracles, mais peuvent contribuer à faire mieux travailler ensemble les hôpitaux, les universités, les métropoles, les villes moyennes, voire les départements du Berry, aux perspectives démographiques sombres. Si François Mauriac, comme toute sa génération, aimait tellement l’Allemagne qu’il « préférait qu’il y en ait deux », on peut aimer le Berry au point de souhaiter que ses deux départements regardent ensemble dans la même direction, et se donnent, enfin, des preuves d’amour en Vallée noire.  

Fonds souverains

Jean-Luc Mélenchon.

Autre symptôme de la crise du vieux monde politique, dont les craquèlements se prolongent sous nos yeux, le Front national, objet d’un nouveau schisme, rejoue vingt ans après l’hémorragie des cadres derrière Bruno Mégret, et donne paradoxalement raison à Marion Maréchal-Le Pen en laissant orphelins les apôtres du souverainisme. Attentif à cette clarification d’un extrême-droite redevenue droite extrême, Jean-Luc Mélenchon durcit le trait et tente de préempter, en vue des européennes de 2019, l’étendard de la souveraineté nationale menacée par l’Europe technocratique. Il entend ramener à gauche le patriotisme et ses symboles, captés par la droite populiste depuis les vagues boulangistes et antidreyfusardes de la fin du XIXe s.

Quant à la gauche de gouvernement – on hésite sur les mots, la social-démocratie ayant rendu l’âme, de Paris à Prague, de Londres à Berlin – elle est privée de toute perspective d’union programmatique, ou même modestement de « désir d’avenir » électoral, laissant une voie royale au « main stream » gestionnaire juppéo-macronien, cette conjonction des centres symbolisée par les récentes retrouvailles du « patron » bordelais et de son fils préféré, hôte de Matignon, avec en surplomb l’esprit sain et vivifiant des rives de la Garonne.

 

Fin de l’Occident: l’ère des dirigeants instables

everybody is obliged to bring flowers to the great leader, Kim Il Sung – Mansudae Grand Monument

La scène internationale apparaît tout aussi instable. Plus d’un demi-siècle après la crise des fusées de Cuba et deux tiers de siècle après le début de la guerre de Corée, la tension maximale entre le dictateur nord-coréen et « Mister Tweet », le président américain dont personne, pas même lui, ne sait ce qu’il veut et pense, est dangereusement imprévisible. Ajoutez à cela la remise en cause unilatérale d’un accord multipartite avec l’Iran qui avait le grand mérite de garder sous contrôle l’arsenal de l’une des grandes puissances du Moyen-Orient, on conviendra que le monde a déjà été plus sûr. Le terrible chaos syrien, un état hébreu gouverné par la droite extrême, un processus de paix totalement dans l’impasse, tous les clignotants sont au rouge orangé.

 Alors que la Chine, forte de sa puissance économique, brandit à nouveau son assurance idéologique et son surarmement, que les tensions religieuses menacent en Inde et en Birmanie, que le Japon de « dowton Abe » – l’héritier d’une dynastie à la piété impérialiste dangereuse – confirme son désir de révisionnisme et de retour vers l’identité heureuse du « beau Japon » en gommant la mémoire de ses crimes de guerre, les États-Unis ne sont plus les alliés fiables d’hier et paraissent revenir à leurs vieux démons isolationnistes.

 Dérive du vieux continent. La tentation du chacun pour soi

Michel Barnier le négociateur du brexit pour l’UE.

Dans ce contexte, que fait l’Europe pour exister ?

Malheureusement, bien trop peu, tant elle est occupée à régler ce stupide Brexit, né d’un pari politicien et démagogique du conservateur Cameron, ce « splendide ratage » qui finira en « splendide isolement », avec en figure de proue la pathétique Theresa May, capitaine de ce moderne Titanic.

 Seule lueur au milieu de ce gâchis : les continentaux semblent enfin déterminés à ne pas céder aux demandes incongrues des Britanniques – le beurre de l’accès au marché, l’argent du beurre de la fermeture à la libre circulation des travailleurs et, en prime, le sourire de la crémière Angela Merkel. Mais que d’obstacles encore devant nous avant une relance crédible pour les peuples de politiques véritablement « inclusives », pour utiliser le sabir bruxellois, cet espéranto fait pour décourager toute espérance. Tant ce n’est pas le plombier polonais qui menace l’Europe, n’en déplaise au Dr Farage et à Mister Johnson, mais bien davantage les apprentis sorciers au gouvernement à Varsovie et dont le nouveau pacte avec le diable fait fi de tous les fondements de l’État de droit.

 

Tango tragique à Madrid

La grande manifestation de Barcelone.@radio.Canada

Quant à la catastrophique gestion de la crise catalane par le gouvernement psycho-rigide de Madrid, qui tente de faire oublier la corruption galopante du Parti Populaire, la rage nous prend devant l’aveuglement cumulé des héritiers du franquisme et de leurs complices indépendantistes de Barcelone, tous mauvais acteurs d’une série B au scénario dangereux pour tous les habitants de la Catalogne, et bien au-delà, de l’Espagne et de l’Europe. Car cette pièce surjouée est regardée de près par de bien mauvais prophètes, d’Ajaccio à Anvers, de Milan à Trévise. Avec des relais nauséabonds du fameux « I want my money back », ou pire, de l’inquiétante recherche de pureté identitaire régionaliste. Bref, au bas mot, le retour de l’égoïsme sacré. Pire que le nationalisme, encore plus étroit et exclusif, un refus absolu de contribuer à toute solidarité, à financer le modeste gaspacho andalou par la crème économique catalane.

 Après le Brexit, il ne manquerait plus qu’une bombe à fragmentation régionale. La catalepsie ou le sursaut collectif au service du progrès de tous, il faudra vite choisir. Car sinon, les populismes auront la voie grande ouverte. Vers « L’avenir radieux » du chacun pour soi.

P.A






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