Les Voix d’Orléans : les sens et non-sens du progrès

Axel Kahn (crédit photo Claude Truong-Ngoc)

Les Voix d’Orléans – Rencontres de la francophonie ont lieu du 5 au 7 avril. Le thème de cette troisième édition est le progrès. Plus de 40 invités de 16 pays différents sont attendus pour débattre des enjeux scientifiques, technologiques, mais aussi sociaux et humains liés au concept de progrès.

Axel Kahn, chercheur en génétique et directeur de recherche de l’INSERM, sera l’invité d’honneur de cette année. Il présentera la conférence d’ouverture ce vendredi 6 avril à 14h en présence du maire d’Orléans Olivier Carré.

Les Voix d’Orléans, cycle de rencontres de la francophonie, ont débuté jeudi 5 avril. Le thème choisi cette année est celui-ci du progrès, l’occasion de revenir sur la place de celui-ci dans nos sociétés au cours d’une première table-ronde destiné aux lycéens. Compte-rendu.

Hassan Kerim, Mohammed Haddy, Sheena Chaïbi, Salma Zouari, Daniel Justens

Qu’est-ce que le progrès ? Les progrès scientifiques et technologiques vont-il forcément de pair avec les progrès sociétaux et humains ? Le progrès est-il une source de bonheur, ou sera-t-il la cause de notre perte ? Ce sont ces questions qui ont été soulevées lors de la table-ronde de ce 5 avril, préambule avant l’ouverture officielle des Voix d’Orléans, qui aura lieu le lendemain, vendredi en la présence du généticien Axel Kahn.

Ce débat, qui s’est tenu à l’hôtel Dupanloup devant les élèves des lycées Voltaire et Jean Zay d’Orléans, a réuni des figures diverses de la froncophonie : Sheena Chraïbi, auteure et veuve du romancier marocain Driss Chraïbi ; Mohammed Haddy, politologue marocain ; Daniel Justens, mathématicien et actuaire belge ; et Salma Zouari, docteure en économie et enseignante aux universités de Carthage et de Sfax en Tunisie.

Cette dernière est ce qu’on pourrait appeler « une première femme » : première femme docteure d’État en Tunisie, puis première femme professeure dans une université tunisienne, et enfin première femme présidente d’université (Sfax en Tunisie). « La seule chose de différente avec les collègues hommes, c’est qu’on est obligée de faire deux fois plus » explique-t-elle. « Car quand on est une femme, on n’a pas le droit à l’erreur. »

Le progrès dans une “société à deux vitesses”

Si son parcours personnel constitue indéniablement un progrès et une révolution en soi, Salma Zouri ne saurait dire la même chose sur la révolution qu’a connue son pays en 2011. Un mouvement porté par la jeunesse tunisienne qui pour une envie de démocratie, a renversé « un cadre institutionnelle obsolète ». Mais les nouvelles institutions qui se mettent petit à petit en place sont-elles un progrès ? Elle l’espère, mais « seule l’Histoire le dira ».

Tanger Med, l’image du progrès.

Car le progrès est avant tout une question de point de vue pour Mohammed Haddy. Il prend le cas du Maroc : « sous l’angle économique, on peut dire qu’il y a un progrès au Maroc. Mais qui en profite ? Mais y a-t-il un progrès de le sens d’évolution sociétal ? Pas sûr ». Un constat que partage Sheena Chraïbi, qui en comparant le Maroc d’aujourd’hui à celui décrit pour son mari dans son roman Une enquête au pays, publié en 1981, ajoute « les choses n’ont pas trop changé, le Maroc reste une société à deux ou trois vitesses ».

Un problème qui est présent « au Nord comme au Sud, dans nos sociétés en overdose, où l’être disparaît au profit de l’avoir » soutient le politologue Mohammed Haddy. « Une société qui se divise entre ceux qui ont toujours trop de problèmes et ceux qui toujours trop d’avantages et de passe-droits ».

Science sans conscience

Face à cette observation, peut-être est-ce le rôle de la science de faire progresser nos sociétés sclérosées ? C’est du moins le souhait de Daniel Justens. L’agrégé de mathématique souligne à quel point sa discipline est « mal comprise, mal-aimée et pourtant nécessaire ». Car sans maths, « il n’y aurait ni progrès scientifique, ni progrès sociologique, ni même de sens au mot progrès ».

En tant qu’actuaire, Daniel Justens applique surtout sa science des mathématiques dans le monde de la finance. Difficile pour certains dans le public d’y voir une notion de progrès, au vu de la dernière crise financière. Bien qu’il reconnaisse que « les mathématiques derrières les produits financiers sont rarement connues de ceux qui les vendent », Daniel Justens s’en défend, insistant sur « la différence entre le travail des chercheurs et leurs utilisations. L’acquisition des connaissances n’est pas la même chose que le progrès, et surtout le progrès humain ».

L’humain au centre du progrès

Selon Mohammed Haddy, « la science n’est légitime que si elle place l’humain au centre. Nous créons sous prétexte de faciliter la tâche. Mais est-ce que ce “progrès” nous rend plus heureux ? » Une préoccupation que partage Daniel Justens avec l’avènement des intelligences artificielles, qui « causeront peut-être davantage de problèmes qu’elles en résoudront ». Ce qu’il craint en particulier, ce sont les inégalités qui découleront de « la prise en charge du progrès technologique par quelqu’un ».

Malgré les inquiétudes, Salma Zouri reste optimiste. « Je crois fondamentalement en l’Homme » professe-t-elle. Elle insiste sur l’importance du capital humain, de l’éthique et des institutions « qui nous font progresser ».

« Il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il va » résume Mohammed Haddy en citant Sénèque. « C’est aux hommes et aux femmes de diriger le progrès. Afin de s’en assurer il ne faut pas interrompre le débat ». Un débat qui ne fait que commencer, et qui « suscitera aussi un débat parmi vous, car vos idées du progrès sont différentes des nôtres » espère Sheena Chraïbi en s’adressant aux jeunes lycéens présents.

NPVS

Les Voix d’Orléans du 5 au 7 avril, à l’Hôtel Dupanloup (1, rue Dupanloup).
Entrée gratuite.

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