Gino Bartali : un vélo contre la barbarie nazie

Tandis que le peloton du tour 2018 roule sur les routes de France et s’approche de l’Eure-et-Loir, qui, en France, se souvient du grand champion que fut Gino Bartali ? Les passionnés du cyclisme mais pas le grand public. Pourtant ce natif d’un faubourg de Florence  remporta deux fois le tour de France (1938-1948) et trois fois celui d’Italie (1936-1937-1946). Si la vie et l’histoire de ce champion sont admirées et célébrées dans son pays, elles demeurent  relativement méconnues en France. 

Gino Bartali, vainqueur du Tour de France, 1938.

Or Gino Bartali, fut à bien des égards un être exceptionnel: en plein fascisme mussolinien, ce champion italien  a mis sa célébrité à contribution  pour cacher des documents secrets à l’intérieur du cadre ou de la selle de son vélo et les acheminer afin d’aider les partigiani. (partisans italiens). En collaborant avec une structure clandestine catholique hébergeant et assistant les persécutés politiques et ceux qui avaient échappé aux rafles des nazis et des fascistes en Toscane, le coureur cycliste est parvenu à sauver au moins 800 Juifs pendant cette sombre période de l’histoire de son pays. De son vivant, Gino Bartali a  toujours   tu  cette activité clandestine,

En 2013,à Jérusalem le mémorial de Yad Vashem a proclamé Gino Bartali « Juste parmi les nations ». En son hommage, le départ du Giro 2018,  le 4 mai,  a été donné non pas en Italie comme d’ordinaire mais à Jérusalem. Exceptionnellement, la première étape de cette 101e édition fut un contre-la-montre d’une dizaine de kilomètres, à travers la Ville Sainte. La compétition s’est achevée à Rome au Vatican : de la ligne de départ à la ligne d’arrivée, il fut ainsi établi un lien puissant, symbole de la lutte contre la barbarie fasciste, entre les deux religions. Cela aurait certainement plu à  Gino Bartali, fervent chrétien qui se levait très tôt avant chaque étape pour aller écouter la messe.

Un livre pour le public français

Alberto Toscano, correspondant de la presse italienne à Paris depuis 1986 et docteur en sciences politiques à l’université de Milan a souhaité rendre un hommage à cet homme simple, cycliste résistant qui fut un champion capable de s’engager pour les valeurs auxquelles il croyait. « Gino Bartali a le mérite “historique” d’avoir contribué à sauver des centaines de persécutés Juifs en Italie, dans la période 1943-1944. Cela valait la peine, à mon sens, de parler, et quelque part, de révéler au public français qui en son temps l’a admiré l’histoire  de ce champion cycliste qui, a une époque où il aurait pu parfaitement se cacher pendant la guerre en attendant une époque plus favorable pour lui, a préféré mettre sa vie en péril pour sauver d’autres vies humaines persécutées », explique Toscano.

En s’appuyant sur des  témoignages divers et des coupures de presse,  de son enfance rurale à sa consécration sportive, en passant par ses débuts en tant que simple réparateur de vélos dans un atelier de mécanique, et par son refus en tant que cycliste d’être instrumentalisé pour servir l’idéologie mussolinienne par ses victoires, l’auteur démontre comment Gino Bartali est devenu champion de vélo et militant antifasciste actif . Toujours précis, en citant ses références Toscano expose comment  Gino Bartali s’est conduit en «antifasciste exemplaire, à une époque où la symbiose sport-propagande garantit aux champions de toutes disciplines, qui l’acceptent, une série impressionnante d’avantages personnels. Pour garder son cap, il renonce à bien des opportunités. Le sport est conçu par le régime comme un instrument très important pour obtenir un consensus populaire. Le fascisme consacre les mythes de l’« italianité » et de la « race », dont les champions sportifs deviennent malgré eux l’incarnation en même temps que les exemples les plus éclatants, voire les symboles politiques à exhiber devant l’opinion publique nationale et internationale.  » Après avoir échoué à s’attirer la sympathie de Bartali, le régime mussolinien  tente, malgré tout, d’instrumentaliser ses victoires cyclistes, en déclarant à travers lui le triomphe du sport fasciste. La presse contrôlée par les fascistes cache  l’homme Bartali pour ne mettre en avant que le sportif le sportif Bartali,.On affiche ses victoires  et on ignore,  volontairement  les gestes de défi qu’il adresse au régime.« On lui propose la carte du parti qu’il refuse. On lui réitère à plusieurs reprises la même proposition, sur un ton qui mêle la flagornerie à un brin de vague menace. Rien à faire. Il refuse encore et encore. Le régime essaie alors de l’utiliser comme il peut. Plus qu’il peut. Si Bartali ne fait pas le salut fasciste, s’il ne s’habille pas comme un fasciste (la célèbre chemise noire) et s’il n’offre pas ses victoires à Mussolini, il faut trouver un moyen de relier ces mêmes victoires à l’œuvre du fondateur d’un prétendu empire. »

Lire un extrait

Gino le pieux, pétri d’humanisme

Gino Bartali 1945

L’auteur explique comment Gino Bartali, homme pieux, épris de justice et pétri d’humanisme, s’est mis au service d’une organisation chrétienne pour lutter en sous-main contre le fascisme/nazisme. « Dans sa rencontre avec Gino, l’archevêque de Florence, Elia Dalla Costa, insiste sur le point qu’il est une des rares personnes à pouvoir accomplir avec succès la mission de ‘facteur de la liberté’. Il s’agit de cacher et transporter des faux papiers d’identité, nécessaires pour sauver beaucoup de vies humaines. Gino sait que les barres métalliques de son vélo de course sont vides à l’intérieur. Il sait les démonter et les remonter à toute vitesse. Il a travaillé comme réparateur de bicyclettes et pour lui c’est un jeu d’enfant. Il peut enlever selle et tige de selle, remplir de documents le tube de selle et les autres parties utilisables, remonter le tout en quelques instants et se mettre à pédaler comme si de rien n’était. Il réfléchit aux risques pour lui et sa famille. Si quelque chose lui arrivait, Adriana et le petit Andrea seraient seuls au milieu de la tempête. Mais combien de personnes perdront la vie s’il refuse la proposition du cardinal de Florence ? Des dizaines ; peut-être des centaines. Gino passe une nuit à méditer et il accepte. Il mènera sa lutte contre la barbarie nazie en voyageant à vélo entre les différentes localités de l’Italie du centre et du nord. Il pédalera pendant des mois, animé par la conscience de faire son devoir d’homme et par l’espoir, fondé, que personne ne pourra imaginer la ruse des papiers cachés à l’intérieur de la structure métallique de son vélo. Il gagne son pari. », écrit Toscano. La mission qu’on lui confie est essentielle : il lui faut utiliser sa réputation de champion comme une couverture, afin de voyager librement à travers le pays, et d’en profiter pour faire circuler documents et faux papiers à travers l’Italie alors occupée par les Allemands. Ce statut de célébrité populaire lui sauvera plusieurs fois la vie.

Gino Bartali remporte le Tour de France 1948.

Après la fin de la guerre et la libération de l’Italie, Gino Bartali demeuresilencieux au sujet de son implication contre le fascisme. Le résistant est rentré dans l’ombre, ne voulant laisser au public que l’image du sportif, l’un des plus grands  grimpeurs de tous les temps.

Admiratif, Alberto Toscano conclut : ». Je n’ai pas pu savoir – et quand je serai en mesure de le savoir je ne serai plus en mesure de vous le dire… – si, dans l’autre monde, Saint-Pierre lui a donné sa médaille. Mais nous savons que, après sa mort, les hommes de ce monde ont finalement reconnu tous ses mérites. »

On peut dire que Bartali fut  la preuve vivante et le symbole de l’homme seul qui, au nom de sa volonté et de sa détermination pour le travail, arrive à obtenir le succès. Gino Bartali ne se dope pas, Gino Bartali ne triche pas : c’est un homme qui exprime, de façon presque naïve, et certainement spontanée et honnête, le désir d’obtenir des résultats. un Homme, dans sa simplicité,  dans sa singularité, dans sa force, dans sa détermination.

F.C.

« Un vélo contre la barbarie nazie », Alberto Toscano
Armand Colin, 220 pages 17,90 euros

Commentaires

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  1. Plusieurs fois mon père m’avait parlé de ce grand champion qu’il aimait (pourquoi lui plus qu’un autre ?), mais j’ignorais cette Grande Histoire de ce sportif valeureux.
    Je suis admiratif, quel Homme !

    • Ce livre je vais l’acheter, merci pour cet article.
      « Un vélo contre la barbarie nazie », Alberto Toscano
      Armand Colin, 220 pages 17,90 euros

  2. Et pour les enfants, cette merveilleuse histoire est à découvrir dans “Gino Bartali, un champion sauveur d’étoiles” d’Ahmed Kalouaz, édition Oskar, livre disponible au Cercil-Musée Mémorial.

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