Qu’un gouvernement n’accepte pas l’augmentation des dépenses de santé et qu’il décide de les ralentir, c’est recevable. Ce qui l’est moins, c’est, afin de justifier ses solutions, d’essayer d’ancrer dans les esprits que les malades sont parmi les responsables du « trou de la Sécu ». C’est pourtant ce que notre ministre de la Santé tente de faire.
Stéphanie Rist à l’Assemblée nationale – Capture d’écran Assemblée nationale
TRIBUNE – Par Jean-Paul Briand.
Les décideurs politiques sont « managés » par des conseillers en communication qui les entraînent avec « l’ingénierie symbolique » pour leur prise de parole dans les médias. Cette méthode de préparation aux interviews permet de faire passer des messages de manière indirecte – subliminale pourrait-on dire – grâce à des expressions, des petites phrases qui seront ensuite reprises et s’inscriront insidieusement dans les esprits. Devenue ministre de la Santé, Stéphanie Rist n’échappe plus à cette détestable rhétorique politicienne.
Rappels historiques sur la Sécurité sociale
Notre Sécurité sociale est née il y a quatre-vingts ans avec les ordonnances du 4 et du 19 octobre 1945 selon le principe de solidarité affirmé par Ambroise Croizat : « Je cotise selon mes moyens, je reçois selon mes besoins ». Initialement, de 1945 à 1967, la Sécu est gérée par les salariés eux-mêmes, à travers leurs représentants syndicaux. Puis, de 1967 à 1996, le paritarisme entre salariat et patronat s’impose comme mode de gouvernance. Depuis 1996, avec la réforme Juppé, c’est l’État qui est devenu le décisionnaire principal. Le Parlement est maintenant chargé de voter annuellement un Objectif national de dépenses d’assurance maladie (Ondam) et une loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS). Cette année, la défense de la LFSS gouvernementale est assurée par Stéphanie Rist, ministre de la Santé chargée des comptes de la Sécurité sociale.
Une petite musique déloyale et moralisatrice
Pour faire passer sa LFSS, Stéphanie Rist reprend les arguments des opposants de notre système de protection sociale. Système qui d’après eux déresponsabilise les patients. Au cours des différents interviews concernant le doublement des franchises médicales, la ministre de la Santé a interrompu à chaque fois son interlocuteur pour lui signifier qu’elle préférait que l’on parle de « forfaits de responsabilité ». En répétant à chacune de ses interventions médiatiques ce vocable de « forfait de responsabilité », afin de justifier l’augmentation des franchises médicales, la ministre cherche à diffuser dans les têtes une petite musique déloyale et moralisatrice.
Une régression sociale en contradiction totale avec le principe de solidarité
Dans une société marquée par un individualisme croissant, cette notion de « forfait de responsabilité » insinue que le modèle de notre Sécurité sociale, basé sur la solidarité, est devenu obsolète. Les malades seraient des irresponsables qui profitent, voire qui abusent de l’assurance maladie. Le « forfait de responsabilité » doit donc faire en sorte de mettre un terme à leur comportement délétère afin de préserver l’intérêt général et notre Sécu. L’idée de responsabilisation des patients permet ainsi de présenter de manière cohérente mais malhonnête une régression sociale en contradiction totale avec le principe de solidarité fondateur de notre Sécurité sociale.
Ce ne sont pas les malades qui prescrivent
La responsabilisation est le moyen insidieux de faire croire aux bien-portants que les malades sont en partie responsables du « trou de la Sécu » et des augmentations de leurs cotisations. Afin de redresser leurs agissements coupables, les patients doivent être sanctionnés au porte-monnaie et réparer en partie les dommages qu’ils causent à l’assurance maladie en déficit chronique. Ainsi, depuis quelque temps, on mêle dans les discours la responsabilisation, la fraude, les abus et les déficits budgétaires afin de déstabiliser les fondements de la solidarité entre bien-portants et malades.
La ministre, ancienne médecin salariée de l’hôpital d’Orléans, sait bien que l’argument de la responsabilisation des patients ne fonctionne pas, que son discours est une manipulation. Le docteur Rist sait bien que ce ne sont pas les malades qui prescrivent les médicaments, les examens de biologie, les explorations complémentaires, les bons de transport en véhicules sanitaires ou les arrêts de travail mais les professionnels de santé.
Une entreprise de démolition
L’augmentation des franchises, si minime qu’elle soit, est injuste. Elle pénalise essentiellement les patients ayant les plus bas revenus. Pourquoi ne pas lier les remboursements au niveau de ressources des assurés s’ils mettent en danger l’assurance maladie ? Si cette notion délétère de responsabilisation financière s’impose, nous allons vers un nouveau modèle de référence pour l’assurance maladie avec nombre de malades qui renonceront aux soins.
Les propos du docteur Rist participent à une entreprise de démolition de notre système actuel de protection sociale.
« Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic, on les avale sans y prendre garde, et voilà qu’après quelque temps, l’effet se fait sentir » Victor Klemperer.
Plus d’infos autrement :
Protéger la sécurité sociale – Sécuriser la protection sociale