Le prix Guillaume de Lorris, prix littéraire francophone international des éditions L’Andriague, a été décerné à Armelle Guégant pour son roman Triple Chance. Publié fin décembre, ce polar nous plonge dans la canicule de l’été 1976, dans un village du Loiret secoué par deux crimes sanglants. À travers le regard de Célénie, le roman esquisse le portrait d’une communauté rurale traversée par les tensions sociales et les rêves d’évasion.

Armelle Guégant, relieure d’art à Montargis, autrice de Triple Chance. ©Izabel Tognarelli
Par Charlotte Guillois.
Du concours Guillaume de Lorris à la publication
C’est un subtil mélange de hasard et de logique qui conduit Armelle Guégant à découvrir simultanément le concours et les éditions de l’Andriague. Triple Chance n’est en effet pas sa première publication. Elle a déjà signé 4 romans dans la collection des « Polar du Gâtinais » aux Éditions de l’Écluse, écrits à quatre mains avec son compagnon. Si cette maison d’édition a aujourd’hui disparu, son amitié avec Jean-Michel Cazeaux, son fondateur, a persisté.
Membre du jury du prix Guillaume de Lorris, Jean-Michel Cazeaux propose à Armelle de participer au concours. Disposant d’un manuscrit inédit correspondant aux critères exigés, elle décide de tenter sa chance. « Simple et rapide ! Pourquoi ne pas jouer ? » explique-t-elle. Soucieux d’éviter tout conflit d’intérêts, Jean-Michel Cazeaux et sa compagne se retirent du vote final.
Même sans leur soutien, Triple Chance séduit le jury. Bien plus qu’un simple roman policier, le texte explore le microcosme d’un village où se joue « la grande comédie humaine ». S’y déploient mesquineries, préjugés et rivalités propres à une communauté repliée sur elle-même, tandis que se dessinent la condition féminine de l’époque et une remise en question de l’idéalisation des années 1970.

Dans Triple Chance, la torpeur estivale s’abat sur le Loiret, et la lumière aveuglante du soleil irradie sur la couverture. Photo : Juliette Guillois.
(Dé)construire les années 1970
Comme de nombreux écrivains, c’est durant le premier confinement en 2020 qu’Armelle rédige son manuscrit. « La situation m’offrait un temps de disponibilité inespéré, chaque jour je pouvais consacrer plusieurs heures à l’écriture, sans scrupules, dans un calme absolu, seule dans mon atelier, un vrai bonheur ! » confie-t-elle.
Le choix de situer le récit pendant l’été 1976 s’impose naturellement. Cette période renvoie à ses souvenirs d’enfance, « marqués par cette espèce de pesanteur, une inquiétude diffuse, l’attente de la pluie, la terre craquelée ». Plus largement, l’autrice souhaite porter sur les années 1970 un regard distancié, loin de toute nostalgie complaisante. « Pour ma part, ces années m’apparaissent comme une décennie charnière, notamment dans les campagnes, un moment de bascule où se côtoient des générations qui n’ont plus les mêmes modes de vie, les mêmes attentes… La ruralité est en train de changer, irrémédiablement », explique-t-elle.
Pour restituer fidèlement cette période, Armelle ne s’appuie pas uniquement sur ses souvenirs. Elle se documente, visionne les archives de l’INA, lit des articles de presse, mais il lui manque un catalogue de vente, indispensable pour saisir les détails du quotidien : vêtements, mobilier, décoration. Son compagnon, gérant d’une librairie de livres anciens et d’occasion, lui déniche alors un catalogue Manufrance de 1976.
À l’intérieur, un coupon de jeu attire son attention : « Triple Chance ». Trois lots sont en jeu, dont un voyage en Afrique. « Tout un programme ! Un voyage exotique pour faire rêver les ménagères », ironise-t-elle. De ce coupon naissent le titre du roman et le désir de son héroïne : gagner pour s’évader d’un quotidien étouffant, tout en sachant qu’il ne s’agit sans doute que d’un espoir illusoire.
Célénie Tribouillard, un nom original pour une héroïne ordinaire
Parlons-en, d’ailleurs, de cette héroïne au nom peu commun. Armelle raconte l’avoir découvert sur une dalle funéraire, non loin d’un certain Bacchus, prénom qu’elle attribuera au mari de son personnage. « Des noms pareils, ça laisse songeur », s’amuse-t-elle. Célénie Tribouillard l’accompagnait déjà depuis plusieurs années, avant de prendre véritablement forme durant le confinement.
La voix de Célénie, narratrice du roman, s’impose à Armelle avec évidence. Après quatre polars, elle éprouve le désir de renouveler son écriture, en adoptant un style « plus direct, plus brut ». Elle reste néanmoins fidèle au genre policier, puisque les deux meurtres constituent le ressort narratif qui permet de « faire surgir une situation hors du commun dans un univers clos et de révéler des comportements ».
À travers ces événements, le roman met au jour la mesquinerie des habitants, prompts à médire les uns sur les autres, le racisme latent qui conduit à soupçonner Ahmed, seul Arabe du village, ainsi que les rivalités qui dégénèrent parfois en violence. Mais ces crimes sont surtout l’occasion, pour Célénie, d’interroger sa propre existence et ses désirs enfouis. Prisonnière de ses choix, elle rêve de départ, tandis que « le poids du quotidien, des habitudes et la peur de l’inconnu » menacent de la rattraper.
Avec Célénie, Armelle Guégant dresse le portrait d’une héroïne ordinaire, et questionne la place du silence et des non-dits. « Est-il toujours vertueux de dire, toujours courageux de parler ? Quel est le poids du silence ? Quelle est sa portée dans les relations, que nous dit-il, peut-être plus que la parole ? » s’interroge-t-elle.
La voix de Célénie permet ainsi de mettre en lumière la condition féminine des années 1970 et d’y porter un regard résolument féministe. La place de la femme et de son corps, pris entre enjeux de pouvoir et rapports de domination, se trouve au cœur du texte, donnant à Triple Chance toute sa profondeur sociale et politique.
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