Mer, commune loir-et-chérienne de plus de 6 000 habitants, est particulièrement représentative des enjeux économiques et écologiques qui traversent les espaces péri-urbains. Dans un contexte de profonde reconfiguration politique à l’œuvre partout en France, et avec les municipales de mars prochain, des choix cruciaux se présentent donc aux électeurs et électrices. Trois listes au moins s’affronteront pour prendre la mairie et l’une d’entre elles tente d’incarner un changement aussi bien sur le fond que sur la forme.
Par Joséphine.
Une commune en mutation
Avec la fin de l’exploitation de deux réacteurs à la centrale nucléaire de Saint-Laurent-des-Eaux au début des années 1990 et la fermeture de l’usine de matelas Epéda au tournant des années 2000, Mer aura perdu des centaines d’emplois en 20 ans, avec pour effet une stagnation du nombre d’habitants et une déprise des petits commerces sur la commune. Face à cette situation, les décideurs publics de droite comme de gauche ont fait le choix d’investir dans un parc d’activités qui portera bientôt le nom « Portes de Chambord ». La réalité est quelque peu moins aristocratique et poétique, avec l’arrivée d’une dizaine de gigantesques plateformes logistiques sur 450 000 m² (Amazon, But, Colissimo) ainsi que de quelques PME, permettant la création de presque 500 emplois en dix ans, emplois il est vrai peu qualifiés et souvent précaires.
Victime de son succès relatif, le parc d’activités sature à la fin des années 2010 et une extension est alors projetée – « Portes de Chambord II » –, cette extension étant au cœur de la campagne des municipales 2020 à Mer. Quatre projets sont alors prévus : Etche Log (43 000 m²), Scannell Properties (27 000 m²), Concerto (38 000 m²) et Telamon (160 000 m²). Mais face aux appétits en m² de ces géants, des habitants montent une association dès 2021 – « À bas le béton » – et déposent des recours devant les tribunaux, alertant sur « le risque du tout logistique peu diversifié, de l’artificialisation des sols, de l’impact sur la biodiversité, de la circulation des camions et de la dégradation du cadre de vie des habitants avec le bruit, les pollutions et les déchets… le tout avec peu d’emploi à l’hectare finalement ».
Et « À bas le béton » obtient des victoires. Etche Log, situé tout près d’habitations, est pour l’instant suspendu, dans l’attente d’une décision de justice liée au plan local d’urbanisme. Scannell Properties a revu sa copie et a imaginé un projet moins gourmand en surface, alors que Telamon a dû proposer également des corrections substantielles, que le tribunal doit bientôt évaluer.
Tensions politiques et développement économique
Mais ce combat écologique n’est pas du goût de tout le monde et tend la vie politique locale. Car même la majorité « divers gauche » élue en 2020 à Mer et menée par Vincent Robin – proche du PS – s’est divisée sur le sujet. Certains élus sont allés jusqu’à injurier en conseil municipal « À bas le béton », traitant son président Noé Petit de « décérébré et d’objecteur de croissance et d’emploi », sous les applaudissements de l’opposition de la droite et du centre. Dans le même registre, il y a quelques mois, le patron de la communauté de communes de laquelle fait partie Mer a carrément accusé « À bas le béton » et ses recours en Justice d’être responsables de hausses d’impôts pour les habitants. Par quelle magie vous demanderez-vous ? Et bien tout simplement car la com’com aurait été forcée de pallier le manque à gagner fiscal causé par le retard pris par « Portes de Chambord II », manque à gagner estimé à 100 000 euros par an rien que pour la ville de Mer. Vincent Robin a même été jusqu’à refuser la présence d’ « À bas le béton » en septembre dernier lors du forum annuel des associations de Mer. Ambiance.
Signe d’une reconfiguration politique locale de fond, une des associations les plus clairement écologistes et de gauche qui avait soutenu la candidature de Vincent Robin en 2020 – « Être Citoyen à Mer » – s’est mise en sommeil à la suite de plusieurs défections pour protester contre les positions de la majorité municipale, globalement partisane de l’extension de la zone logistique.
« En fait, l’équipe Robin s’est repliée sur elle-même pendant tout le mandat, n’acceptant pas la critique, laissant tomber les promesses de démocratie participative. C’est une équipe sur la défensive, méfiante et avec un fonctionnement clanique où le maire concentre beaucoup le pouvoir et la maîtrise des dossiers. Avec un maire pas si présent sur le terrain, le sentiment d’abandon d’une partie de la population est évident. Et ça, le RN saura l’utiliser » analyse une bonne connaisseuse de la vie politique locale.
Reconfigurations municipales
Et force est de constater qu’à l’approche des municipales 2026, la reconfiguration politique locale va bon train. Vincent Robin ayant annoncé qu’il ne souhaitait pas se présenter de nouveau, sa majorité s’est donnée une nouvelle tête de liste en la personne de Jean-Yves Pouchoux, ancien candidat en 2020 sur… la liste du centre et de la droite et siégeant dans l’opposition. A priori lui-même peu favorable à la bétonisation à outrance, M. Pouchoux devra pourtant composer avec des co-listiers pro-logistique.
Face à lui – ou plutôt à ses côtés –, on retrouvera Joël Marquet, également un ancien de la liste du centre et de la droite, devenu récemment pudiquement « apolitique », comme cela semble de plus en plus à la mode. Mais Joël Marquet, ce n’est pas un inconnu. Embauché en 1989 par le maire PS de Mer pour s’occuper de « développement économique », il a été la cheville ouvrière du projet « Portes de Chambord » auprès de Claude Denis, maire LR de la commune de 1995 à 2016. Devenu le puissant directeur général des services de la Ville de Mer, Joël Marquet est parti à la retraite en 2019 avant de s’investir en politique. Mais attention, c’est une retraite active, M. Marquet restant « consultant spécialisé dans la valorisation foncière sur la Région Grand Ouest pour Arthur Loyd, premier réseau français de conseil en immobilier d’entreprise », faisant carrément la pub des « Portes de Chambord » auprès de promoteurs et développeurs dans le domaine de la logistique qui cherchent des nouveaux lieux pour s’installer. Drôle de mélange des genres ? Mais non voyons, simple partage d’expertise. C’est du win-win.
Liste alternative
En plus de la probable liste RN, une quatrième dynamique – « Réflexions Méroises » – se constitue depuis le printemps 2025 autour d’habitants, d’anciens d’Être Citoyen à Mer, d’À bas le béton et de personnalités du monde associatif, de l’éducation, du sanitaire et social ainsi que de la culture et du sport, tout comme de l’agriculture non conventionnelle. Ce n’est d’ailleurs que depuis la mi-janvier et face aux positions pro-plateformes des candidats déclarés à la mairie que le collectif a décidé de se constituer en liste pour les municipales afin de porter une vision alternative pour l’avenir de Mer.
« En fait, les retombées positives de la politique du tout logistique depuis 2005 ne sont pas très visibles à Mer, malgré le nombre de plateformes qui ont déjà vu le jour, moins d’un tiers des salariés qui y travaillent habitent sur la commune. Cette prolifération des plateformes a pu s’expliquer à une époque par l’essor du e-commerce mais que cette tendance s’est tassée, et ça reste surtout une façon d’enrichir des investisseurs et promoteurs. En plus, une part difficile à évaluer de ces plateformes est vide, ça peut aller jusqu’à presque 10% selon des études ! » commente une citoyenne proche de la liste.
Confrontés au désintérêt de la presse pour les élections dans les petites communes et à la personnification à outrance du combat politique, la liste peine à susciter l’intérêt des médias locaux, d’autant plus qu’elle se veut alternative également sur la forme. Dynamique avant tout collective axée sur les idées davantage que sur les visages, « Réflexions Méroises » a même songé à choisir sa tête de liste par tirage au sort.
Des orientations progressistes pour Mer
Mais c’est finalement par un vote que les membres ont désigné leur tête de liste ce vendredi 23 janvier, et c’est Noé Petit qui conduira donc l’initiative citoyenne. Affichée comme transpartisane, la liste est néanmoins bel et bien colorée par la gauche et l’écologie, Noé Petit ayant déjà été par deux fois candidat écologiste pour la Nupes (2022) puis le NFP (2024) lors des législatives sur la circonscription de Mer, réalisant des scores plus qu’honorables avec 25% des voix sur la commune. Du reste, Noé Petit a travaillé pour Emmanuel Denis, le maire écologiste de Tours, et il est proche de Charles Fournier, ex-vice-président de la Région Centre et actuel député EELV de Tours, d’ailleurs auteur d’un rapport parlementaire sur les plateformes logistiques en 2023.
Mais la question des plateformes est loin d’être la seule problématique traitée par Réflexions Méroises. Des membres de la liste précisent que « les porte-à-porte et la connaissance fine de la commune depuis des années nous démontrent que les habitantes et habitants attendent d’abord des investissements dans la rénovation de l’école – où l’on trouve encore de l’amiante – mais aussi du parc HLM parfois vieillissant. Les gens veulent qu’on donne de la valeur à l’action sociale et à la solidarité dans notre commune où le taux de pauvreté est assez élevé. Que l’on valorise le lien social, les cultures qui composent et enrichissent Mer, notamment la communauté turque arrivée il y a 40 ans pour travailler dans l’industrie et souvent invisibilisée. Que l’on repense la tranquillité publique… il y a tellement de choses à faire ».
La tripartition politique, la nouvelle réalité
Ainsi, comme on le voit particulièrement dans le 41, et Magcentre s’en est fait l’écho pour Romorantin, Selles-sur-Cher ou le Controis-en-Sologne ainsi que pour Saint-Aignan, le phénomène de tripartition à l’œuvre à l’échelle nationale et notamment à l’Assemblée nationale transforme en profondeur la vie politique.
Face à un RN en position de force – arrivé en tête à Mer lors des dernières législatives – mais qui évite soigneusement les sujets locaux par incompétence et par manque de cadres assez solides, émerge un pôle progressiste écologiste et de gauche – incarné ici par « Réflexions Méroises » – ainsi qu’un pôle de notables issus aussi bien du centre-gauche que de la droite. Le cas de Mer est à ce titre tout à fait significatif, les deux têtes de liste dites « apolitiques » incarnées par Marquet et Pouchoux sont d’accord sur à peu près tout, ont presque tout voté ensemble au conseil municipal depuis six ans et sont issues de la même liste de 2020, héritière du baron local Claude Denis. Reste maintenant à voir quelle dynamique pourra créer « Réflexions Méroises » en quelques semaines et si les enjeux de bétonisation, de protection de l’environnement et de cadre de vie pourront exister aux côtés du sacro-saint « développement économique » axé sur le tout logistique.
Avec le renouveau important des habitants de Mer ces dernières années et des candidats qui tous se présentent pour la première fois et qui n’ont pas une énorme notoriété, l’élection semble donc particulièrement ouverte.
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