Le premier tour des municipales 2026 à Tours semble particulièrement ouvert, avec un paysage politique assez éclaté et cinq listes qui pourraient bien se qualifier pour le second tour. Décryptage.
Par Joséphine
Un maire sortant sur la défensive
Harcelé par l’opposition pendant tout le mandat sur les questions de circulation, de commerce et de démocratie locale, Emmanuel Denis a axé sa campagne sur « l’apaisement » afin de désamorcer les critiques et tenter de modifier son image parfois jugée froide, techno, éloignée des préoccupations de gens, ceci dans un contexte plus global de backlash écologique et de bobophobie dominante.
Exit donc son directeur de campagne de 2020 avec un profil très écolo et intellectuel/universitaire, reconnu pour sa solide colonne vertébrale politique. A sa place, c’est l’actuel adjoint aux finances Frédéric Miniou qui a été choisi, chef d’entreprise, ancien candidat sur une liste Modem dissidente en 2008, non-encarté, il a eu pour mission d’orienter la campagne vers plus de douceur et de proximité, rassurant une population présumée inquiète, mais donnant parfois l’impression de suivre l’agenda et les thèmes de la droite. Le tout avec une communication très « start-up nation », « positive attitude » et « inspirante », visuels « arty », slogans fédérateurs et plats et codes couleurs pastel rompant avec l’écologie offensive de 2020.
Pas d’accord avec les Insoumis
Sur la défensive également car, contrairement à 2020 et à la configuration quasi-unique en France de rassemblement de la gauche qui allait de LFI au PS, Emmanuel Denis n’a pas réussi cette fois le même coup de maître. Malgré les propositions d’accords nationaux et départementaux que LFI a faites à EELV, Marine Tondelier les a systématiquement refusés, y compris en Indre-et-Loire où pourtant le deal était simple : LFI demandait la tête de liste et le soutien des écologistes à Saint-Pierre-des-Corps, où les Insoumis ont réalisé des gros scores depuis 2022, en échange du soutien de LFI à Tours. Les négociations se sont poursuivies à l’automne 2025 avec deux autres scenarii pour trouver des compromis mais la direction écologiste a préféré se mettre dans la roue du PS afin de conserver les villes conquises en 2020. Résultat ? LFI présente donc des listes autonomes à Tours et Saint-Pierre-des-Corps pour éviter de se sentir une nouvelle fois le dindon de la farce végétarienne, comme aux sénatoriales 2023. Cela est d’autant plus inquiétant pour Denis qu’une partie de son identité politique s’est construite sur l’unionisme, notamment lors des législatives et le ticket fédérateur EELV-LFI, d’autant plus dans un contexte où les candidats écologistes seuls à la présidentielle 2022 et aux européennes 2024 ont totalisé moins de 4 000 voix à Tours…
Après un début de campagne un peu poussif et un accueil fraîchounet des équipes sur les marchés et lors des tractages, la situation s’est améliorée progressivement, un sondage plaçant Emmanuel Denis en tête quelle que soit la configuration, ce qui a eu pour effet de détendre un peu l’ambiance, même si d’autres enquêtes restées « secrètes » étaient moins positives.
Une union de la gauche en chiens de faïence
Les relations à l’intérieur de l’équipe Denis se sont cependant tendues à mesure que se posait la question de la stratégie du second tour. La droite de l’équipe constituée par le PS, Place Publique et une émanation pseudo-citoyenne contrôlée par les socialistes – En Avant Citoyen.ne.s – ainsi que quelques vieux briscards de l’Après ne veulent pas entendre parler de fusion avec LFI, à la fois pour des questions de politique nationale mais surtout pour des questions tactiques d’influence au sein de la future majorité en cas de victoire. Selon mes informations, ils ont obtenu l’engagement d’Emmanuel Denis de ne pas fusionner si la liste LFI fait moins de 10%. Scénario que Denis ne semble pas, au fond, désirer, préférant équilibrer les forces dans son équipe entre « bloc rouge » et « bloc rose », configuration qui lui permet de tenir une position centrale d’arbitre. A l’inverse, le PCF, le club citoyen sous influence écologiste – les Cogitations – et certains membres de la garde rapprochée d’Emmanuel Denis ne sont pas hyper à l’aise avec le poids pris par socialistes et glucksmannistes, d’autant moins après leur rapprochement à l’échelle nationale avec les macronistes et la séquence récente du vote du budget austéritaire Lecornu.
Jusque là, Emmanuel Denis a donc tenu une ligne délicate, refusant de se prononcer sur une éventuelle fusion avec LFI, distillant parfois les éléments de langage de Marine Tondelier autour du thème « Mélenchon a décidé de candidatures depuis Paris pour faire perdre la gauche et se retrouver roi du cimetière ». Factuellement faux et qui plus est dangereux lorsqu’on sait que nombre de victoires passeront forcément par l’union et qu’il faudra bien pactiser avec les partenaires accusés avec véhémence la veille.
D’ailleurs, ce mutisme au sujet de LFI a été utilisé par les droites pour accuser Denis de duplicité coupable, lui qui était moqué en 2020 comme « pastèque », c’est à dire vert dehors mais rouge dedans… Mais le même mutisme a nourri une certaine déception auprès de l’électorat de gauche unioniste – très nombreux à Tours – qui lui reproche son manque de courage et son alignement sur un PS macronisé. PS macronisé qui tente depuis des mois de reprendre l’hégémonie perdue en s’appuyant notamment sur le score tourangeau de Raphaël Glucksmann aux européennes – 8 000 voix –, ce qui avait d’ailleurs poussé les socialistes au printemps 2024 à vouloir fonder un groupe à part dans la majorité municipale, histoire de prendre leur envol. Mais la dissolution surprise et un recadrage ferme d’Emmanuel Denis avaient mis un point d’arrêt au susdit envol.
Christophe Bouchet, le revanchard
A droite, le principal favori est Christophe Bouchet et sa liste d’union des droites. Mais non sans incertitudes, car Bouchet souffre d’un lourd handicap : il n’a jamais gagné une élection, ayant été maire par un concours de circonstances – la démission de Serge Babary et un sabordage de LR – qui lui a permis d’être désigné par le Conseil municipal en 2017.
Néanmoins habile manœuvrier et disposant de pas mal de moyens financiers et médiatiques, Bouchet veut sa revanche de 2020, lui qui considère que sa défaite s’explique par l’abstention liée au Covid. Et force est de constater qu’il a de nouveau parfaitement joué son coup, réussissant à ranger derrière lui le Parti Radical dit Valoisien (de droite), LR, les macronistes, l’UDI et le Nouveau Centre, barrant la route à la candidature d’Olivier Lebreton, un wauquiéziste jouissant d’un peu de notoriété locale.
Sauf que l’équation de Bouchet est particulièrement ardue : pris en étau entre une liste pseudo-centriste portée par l’ex-PS, ex-LREM, ex-Horizons Benoist Pierre devenu dernièrement « apolitique » et une liste RN incarnée par un parachuté assez médiatique, Aleksandar Nikolic. Bouchet a donc tenté le grand écart permanent avec un discours affiché comme pragmatique et rassurant qui correspond à sa véritable identité politique – une droite CCI-compatible axée sur le rayonnement et l’attractivité –, et une communication et un casting beaucoup plus droitiers. Fakes news régulières, outrances dans certains propos, attitude bravache voire irrespectueuse en Conseil municipal et mise en avant sur sa liste de retaillistes très cathos, anciens de la Manif pour Tous, élégants convives d’événements locaux liés à la galaxie du milliardaire d’extrême-droite Pierre-Edouard Stérin.
Donné dans les sondages à plus de 30% au premier tour mais avec l’assurance d’avoir au moins une triangulaire avec le maintien du RN au second tour, Christophe Bouchet n’a pas beaucoup de réserves de voix, d’autant plus que lors des dernières élections présidentielle, législatives et européennes, toutes les droites confondues plafonnaient à Tours à 40-45%. Il faudra donc un fort rejet d’Emmanuel Denis et des retournements de vote ou des évolutions fortes de l’abstentionnisme pour laisser une chance à Bouchet de l’emporter.
Un RN en embuscade qui joue le temps long
La campagne du RN a été réduite à sa plus simple expression à Tours, le candidat parachuté il y a quelques mois – le conseiller régional, député européen et porte-parole Aleksandar Nikolic – n’y consacrant que peu de temps. Le principal enjeu pour lui n’étant pas de gagner mais de s’ancrer un peu sur le territoire pour préparer la suite, notamment les législatives 2027 après une probable victoire du RN à la présidentielle.
Bénéficiant d’une couverture média nationale, jeune, bien mis, inséré dans une dynamique clairement positive pour le RN depuis des mois, Nikolic a fait une campagne assez lisse, structurant autour de lui une équipe de bric et de broc mêlant vieilles figures du parti, jeunes étoiles montantes encore inexpérimentées et « prises de guerre » à la droite, notamment trois anciens adjoints de la majorité aux commandes de la ville de 2014 à 2020. L’ambition est simple et explicite : poser les bases d’une large union des droites, accueillant les éléments qui finiront par lâcher LR et Horizons, partis de plus en plus perçus comme des machines à perdre pour notables de l’ancien monde. Et pour cela, Nikolic sait qu’il peut tabler sur 14 000 voix à Tours, un socle non négligeable, le score de Le Pen en 2022.
LFI, la grande inconnue
Membres de la majorité municipale depuis 2020, les Insoumis sont représentés par Marie Quinton, la seule femme candidate pour ce scrutin. Adjointe au logement, à la lutte contre l’exclusion et à la politique de la ville, jouissant d’une solide réputation de bosseuse bien éloignée de la communication souvent outrancière de LFI à l’échelle nationale, elle a été également la suppléante de Charles Fournier pour les législatives 2022 et 2024, tout en gravissant des échelons dans son parti, présidant le réseau national des élus locaux.
Après l’échec des négociations avec EELV, les Insoumis sont donc partis tôt en campagne, avec peu de moyens, sans structure professionnelle, réussissant une plutôt bonne séquence grâce à leur force militante, s’appuyant aussi sur les qualités de la candidate lors de plusieurs débats remarqués, et ce malgré des médias plus prompts à parler de la rixe de Lyon, des déclarations de Mélenchon et de la dégradation de la permanence de LFI à Tours… que de sujets sociaux et culturels.
Un des autres points forts a été la stratégie de LFI, claire et cohérente à Tours depuis le début : fusion avec la liste d’Emmanuel Denis quelle que soit la configuration pour battre la droite, la fusion étant programmatique vu les compatibilités et non simplement technique, ce que Paul Vannier et Jean-Luc Mélenchon ont annoncé publiquement ces derniers jours. La balle est donc dans le camp d’Emmanuel Denis et dépendra du score Insoumis dimanche soir, avec plusieurs difficultés tout de même : quelle sera la réaction des socialistes et de certains Place Publique, ces derniers ayant fait une discrète campagne-poubelle contre LFI depuis des semaines ? Si le score de LFI est haut, Emmanuel Denis laissera-t-il un nombre de places suffisants aux Insoumis sans trop décevoir les membres de son équipe ? Quel est le poids réel de la haine de LFI dans l’électorat de centre-gauche et l’effet du « barrage à LFI » qui l’on voit émerger du moins dans la presse dominante ?
A voir également dimanche soir, l’écart entre les scores de LFI à Tours lors de la présidentielle – 17 000 voix en 2022 – et les européennes – 6 000 voix en 2024 – et ceux de cette première candidature Insoumise à une municipale, donnée selon certains sondages à 11-12%.
Benoist Pierre et Henri Alfandari, les trublions de la droite
Passons rapidement sur Henri Alfandari, député Horizons de Loches qui a cru un temps pouvoir rafler la mise à droite, pariant sur un ras-le-bol des électeurs de voir les mêmes qu’en 2014 et 2020 briguer la mairie. Lâché de toutes parts, lui-même n’y croyant plus, les sondages lui donnaient moins de 5% il y a quelques semaines. Il a d’ailleurs déjà annoncé qu’il se désisterait envers le candidat de droite non-RN arrivé en tête le soir du premier tour.
Le cas de Benoist Pierre est plus intéressant. Passé depuis 10 ans par de multiples partis, candidat aux municipales 2020 et à la législative 2024, il s’est rangé quelques semaines derrière Alfandari avant de décider d’y aller seul, fort d’un petit réseau militant constitué ces dernières années, conglomérat de personnes et collectifs mécontents du mandat d’Emmanuel Denis : commerçants, riverains, assos de quartier. Il a également été rejoint par un ensemble hétéroclite de seconds couteaux dont les intérêts se sont alignés : l’ex-PRG, ex-PS, bientôt ex-PP Alain Dayan, un lieutenant de Jean Germain particulièrement virulent, la politiquement très sinueuse Mélanie Fortier, la députée Modem de la cinquième circo d’Indre-et-Loire Sabine Thillaye, la ex-LR et Horizons dissidente Barbara Darnet ainsi que des gens en rupture avec leur parti, des déçus de ne pas avoir pris sur la liste Bouchet, des représentants d’assos et de causes locales récupérées par un Benoist Pierre qui s’est construit une image d’homme de terrain, pragmatique, le calepin à la main, toujours prêt à écouter les complaintes de ses concitoyens.
Donné possiblement qualifié de justesse au second tour, un récent sondage qu’il a commandité a été gardé bien au chaud, signe selon certains commentateurs que les projections n’étaient pas si bonnes. Toujours est-il qu’avec un narratif autour de « l’apolitisme », du « sans étiquette », du « ni de droite ni de gauche » et de la promesse de se maintenir au second tour et de garder sa liberté – exigence forte d’une partie de sa liste –, Benoist Pierre se retrouve un peu coincé : en dessous de 10%, il doit fusionner pour conserver une place et exister localement ces 6 prochaines années, ce qui provoquera l’ire de ses colistiers ; au-dessus de 10%, il peut se maintenir dans une quadrangulaire ou quinquagulaire et incarner une opposition « au-dessus des partis » lors de la prochaine mandature, voire obtenir un poste à la métropole, mais il aura dans ce cas probablement empêché la droite de gagner, ce qui pourrait définitivement le griller localement.
Pour sortir de l’impasse sans perdre trop la face et rester dans le jeu, Benoist Pierre a donc annoncé accepter de se désister et peut-être même de fusionner si et seulement si Emmanuel Denis s’allie à LFI au second tour, arguant un « barrage républicain contre les Insoumis ». La question des scores des uns et des autres au soir du premier tour sera donc centrale.
Quels scenarii pour le second tour ?
La triangulaire Denis-Bouchet-Nikolic semblant tout à fait acquise, la principale inconnue sera donc le score de Marie Quinton et de Benoist Pierre.
Si ces deux derniers font un peu plus de 10% et qu’Emmanuel Denis arrive largement devant Bouchet, le maire sortant sera peut être tenté d’écouter les socialistes et de refuser une fusion avec les Insoumis, n’offrant pas l’occasion à Benoist Pierre de se ranger derrière Bouchet. Mais cette configuration est risquée car cela braquera l’électorat de gauche qui pourrait se démobiliser et il est impossible de prévoir quel report de « vote utile » pour battre Denis ira des électeurs de Benoist Pierre vers Bouchet.
Si seul Benoist Pierre dépasse les 10% et que Marie Quinton ne peut se maintenir, il est à parier que Denis ne proposera pas de fusion aux Insoumis pour diviser la droite au second tour et bénéficier d’un report des voix de LFI vers son nom, gauchisant un peu sa campagne d’entre deux tours, s’appuyant probablement sur les jeunes du PCF et Charles Fournier afin de faire oublier le tropisme très PS-compatible de sa campagne.
Si seule Marie Quinton dépasse les 10%, sans non plus faire un score très haut, il est probable que Denis proposera la fusion programmatique et que, même si Bouchet réussit à attirer Pierre sur sa liste, la configuration de triangulaire favorisera la gauche.
Se pose bien entendu également la question des personnes et des dynamiques. Là, la gauche est avantagée, la majorité plurielle d’Emmanuel Denis a globalement bien fonctionné et la personnalité peu clivante et reconnue comme bosseuse de Marie Quinton ne provoquera pas de levée de boucliers dans l’équipe Denis, hormis les deux ou trois Machiavels de sous-préfecture qui voudront faire monter les enchères pour obtenir un poste, prix de leur leur ralliement. Par contre, Benoist Pierre compte clairement des ennemis personnels sur la liste de Christophe Bouchet, avec un passif qui rendrait une fusion puis l’exercice d’un mandat plutôt délicats.
Se pose enfin la question de la majorité métropolitaine, dont la présidence est clairement visée par le PS – en la personne du maire de Ballan-Miré Thierry Chailloux –, ce qui a été une des bases de la négociation pour accepter de se ranger de nouveau derrière Emmanuel Denis à Tours. Et si les socialistes veulent la présidence de la Métro, que LFI est haut à Tours et à Saint-Pierre-des-Corps et que la liste d’union des gauches menée par l’Insoumis Romain Fredon à Joué-les-Tours crée la surprise, alors les socialistes devront bien faire des concessions afin que les futurs conseillers métropolitains insoumis votent pour leur poulain.
Voilà, vous savez tout. Et lorsque les résultats tomberont dans quelques minutes, il sera possible de saisir lequel des scenarii présentés guidera la longue nuit de négociations qui s’annonce et dont on ne connaîtra le résultat que lundi dans la matinée…