Le premier tour des municipales 2026 à Tours était particulièrement ouvert, avec un paysage politique assez éclaté et cinq listes qui avaient des chances de se qualifier pour le second tour. Décryptage.
(Modifié le 16/03/2026 10 h)
Par Joséphine
Un maire sortant sur la défensive
Avec environ 34%, Emmanuel Denis arrive en tête, à son niveau de 2020 au premier tour.
Harcelé par l’opposition pendant tout le mandat sur les questions de circulation, de commerce et de démocratie locale, Emmanuel Denis a axé sa campagne sur « l’apaisement » afin de désamorcer les critiques et tenter de modifier son image parfois jugée froide, techno, éloignée des préoccupations de gens, ceci dans un contexte plus global de backlash écologique et de bobophobie dominante.
Exit donc le directeur de campagne de 2020, journaliste et universitaire avec un profil très écolo, reconnu pour sa solide colonne vertébrale politique. A sa place, c’est l’actuel adjoint aux finances Frédéric Miniou qui a été choisi, chef d’entreprise, ancien candidat sur une liste Modem dissidente en 2008, non-encarté, il a eu pour mission d’orienter la campagne vers plus de douceur et de rondeur, rassurant une population déstabilisée par les mutations récentes, donnant toutefois parfois l’impression de suivre l’agenda et les thèmes de la droite. Le tout avec une communication très « start-up nation », « positive attitude » et « inspirante », visuels « art contemporain », slogans fédérateurs et codes couleurs pastel rompant avec l’écologie conquérante et affirmée de 2020. Le pari semble plutôt réussi, Emmanuel Denis confirmant son score de 2020, sans la présence de LFI sur sa liste cette fois
Car l’autre changement par rapport à 2020 c’est donc la fracture entre LFI et Denis pour ces municipales 2026. Et ce malgré les propositions d’accords nationaux et départementaux que LFI a faites à EELV, Marine Tondelier les ayant systématiquement refusés, y compris en Indre-et-Loire où pourtant le deal était simple : LFI demandait la tête de liste et le soutien des écologistes à Saint-Pierre-des-Corps où les Insoumis ont réalisé des gros scores depuis 2022, en échange du soutien de LFI à EELV à Tours. Les négociations se sont poursuivies à l’automne 2025 avec deux autres scenarii pour trouver des compromis, mais la direction écologiste a préféré se mettre dans la roue du PS afin de conserver les villes conquises en 2020. Résultat ? LFI a donc présenté des listes autonomes à Tours et Saint-Pierre-des-Corps pour éviter de se sentir une nouvelle fois le dindon de la farce végétarienne, comme aux sénatoriales 2023. Cela était d’autant plus inquiétant pour Denis qu’une partie de son identité politique s’est construite sur l’unionisme, notamment lors des législatives et le ticket fédérateur EELV-LFI, cela dans un contexte où les candidats écologistes seuls à la présidentielle 2022 et aux européennes 2024 ont fait moins de 9% à Tours…
Le dilemme du second tour
Ce score confirme donc la dynamique observée sur le terrain : après un début de campagne un peu poussif et un accueil assez frais des équipes sur les marchés et lors des tractages, la situation s’est améliorée progressivement. Cependant, les relations à l’intérieur de l’équipe Denis se sont tendues à mesure que se posait plus concrètement la question de la stratégie du second tour. La droite de l’équipe constituée par le PS, Place Publique et une émanation pseudo-citoyenne contrôlée par les socialistes – En Avant Citoyen.ne.s – ne voulait pas entendre parler de fusion avec LFI, à la fois pour des raisons de stratégie nationale mais aussi et surtout pour des questions tactiques d’influence au sein de la future majorité en cas de victoire, ils ont d’ailleurs été rejoints sur le tard par quelques vieux briscards de l’Après ayant des comptes à régler avec LFI. Selon mes informations, ce gruppetto anti-fusion avait même obtenu l’engagement d’Emmanuel Denis de ne pas fusionner si la liste LFI faisait moins de 10%. A l’inverse, le PCF, le club citoyen sous influence écologiste – les Cogitations –, Charles Fournier et certains membres de la garde rapprochée d’Emmanuel Denis n’étaient pas hyper à l’aise avec le poids pris par socialistes et glucksmannistes, d’autant moins après leur rapprochement à l’échelle nationale avec les macronistes et la séquence récente du vote du budget austéritaire Lecornu.
Jusqu’à ce soir, Emmanuel Denis a donc tenu une ligne délicate, refusant de se prononcer sur une éventuelle fusion avec LFI, distillant parfois les éléments de langage de Marine Tondelier autour du thème « Mélenchon a décidé de candidatures depuis Paris pour faire perdre la gauche et se retrouver roi du cimetière ». Le pari de cette communication était risqué, il pouvait braquer les Insoumis et leur électorat, alors même que la nécessité d’une fusion semblait de plus en plus probable depuis des semaines.
LFI, la petite nouvelle aux municipales
Avec 11,5 %, les Insoumis confirment également les sondages de janvier et se placent à une encablure du RN. Ils s’installent solidement dans le paysage local dès leur première candidature autonome aux municipales mais restent bien éloignés des scores de la présidentielle – 30% en 2022 – et des européennes – 15% en 2024 – .
Membres de la majorité municipale depuis 2020, les Insoumis sont représentés par Marie Quinton, la seule femme candidate pour ce scrutin. Adjointe au logement, à la lutte contre l’exclusion et à la politique de la ville, jouissant d’une solide réputation de bosseuse bien éloignée de la communication souvent outrancière de LFI à l’échelle nationale, elle a été également la suppléante de l’écologiste Charles Fournier pour les législatives 2022 et 2024, tout en gravissant des échelons dans son parti, présidant le réseau national des élus locaux.
Les Insoumis sont partis tôt en campagne, avec peu de moyens, sans structure professionnelle, réussissant une plutôt bonne séquence grâce à leur force militante, s’appuyant aussi sur les qualités de la candidate lors de plusieurs débats remarqués, et ce malgré des médias plus prompts à parler de la rixe de Lyon, des déclarations de Mélenchon et de la dégradation de la permanence de LFI à Tours… que de sujets locaux sociaux et culturels.
Un des autres points forts a été la stratégie de LFI, claire et cohérente à Tours depuis le début : fusion avec la liste d’Emmanuel Denis quelle que soit la configuration pour battre la droite. Cette fusion étant programmatique, vu les compatibilités politiques, et non simplement technique, ce que Paul Vannier et Jean-Luc Mélenchon ont annoncé publiquement ces derniers jours et que Marie Quinton a confirmé ce soir sur TV-Tours.
Christophe Bouchet, le revanchard
Avec environ 24%, Christophe Bouchet fait moins bien qu’en 2020, lui qui était de nouveau le principal candidat de la droite malgré un processus de désignation poussif.
Score pas très étonnant, finalement, Bouchet souffrant d’un double handicap de fond : il avait déjà perdu contre Denis et il n’a même jamais gagné une élection sous son nom, ayant été maire par un concours de circonstances – la démission de Serge Babary et un sabordage de LR – qui lui avait permis d’être désigné par le Conseil municipal en 2017 sans passer devant les électeurs.
Néanmoins habile manœuvrier et disposant de pas mal de moyens financiers et médiatiques, Bouchet voulait sa revanche de 2020, lui qui répétait à l’envi que sa défaite s’expliquait par l’abstention liée au Covid. Et de fait, il a parfaitement joué son coup pour l’avoir, sa revanche, réussissant à ranger derrière lui le Parti Radical (de droite), LR, les macronistes, l’UDI et le Nouveau Centre, barrant la route à la candidature d’Olivier Lebreton, un wauquiéziste jouissant d’un peu de notoriété locale.
Sauf que l’équation de Bouchet restait particulièrement ardue, pris en étau entre deux listes concurrentes à droite – celles de Benoist Pierre et d’Henri Alfandari – et une liste RN incarnée par un parachuté assez médiatique, Aleksandar Nikolic. Bouchet a donc tenté le grand écart permanent avec un discours affiché comme pragmatique et rassurant qui correspond à sa véritable identité politique – une droite à la papa axée sur le rayonnement et l’attractivité –, et une communication et un casting beaucoup plus droitiers. Fakes news régulières, outrances dans certains propos, attitude bravache voire irrespectueuse en Conseil municipal et mise en avant sur sa liste de retaillistes très cathos, anciens de la Manif pour Tous, élégants convives d’événements locaux liés à la galaxie du milliardaire d’extrême-droite Pierre-Edouard Stérin.
Cependant ce soir, Christophe Bouchet ne semble pas avoir une énorme réserve de voix, d’autant plus que lors des dernières élections – présidentielle, législatives et européennes – toutes les droites confondues plafonnaient à Tours à 40-45%. Il faudra donc obtenir au moins le soutien des autres candidats de la droite et parier sur un fort rejet d’Emmanuel Denis pour permettre à Bouchet de l’emporter dimanche prochain.
Un RN en embuscade qui joue le temps long
Avec un peu moins de 12 %, Nikolic double le score du RN de 2020 mais reste bien en deçà des résultats de Marine Le Pen en 2022 et de Bardella en 2024.
Ce n’est pas une surprise, la campagne du RN ayant été réduite à sa plus simple expression à Tours, le candidat parachuté il y a quelques mois – le conseiller régional, député européen et porte-parole Aleksandar Nikolic – n’y consacrant que peu de son temps. Car le principal enjeu pour lui n’était pas de gagner mais de s’ancrer un peu sur le territoire pour préparer la suite, notamment les législatives 2027 après une probable victoire du RN à la présidentielle.
Bénéficiant d’une couverture média nationale, jeune, bien mis, inséré dans une dynamique clairement positive pour le RN depuis des mois, Nikolic a fait une campagne assez lisse, structurant autour de lui une équipe de bric et de broc mêlant vieilles figures du parti, jeunes étoiles montantes encore inexpérimentées et « prises de guerre » à la droite, notamment trois anciens adjoints de la majorité aux commandes de la ville de 2014 à 2020. L’ambition est simple et explicite : poser les bases d’une large union des droites, accueillant les éléments qui finiront par lâcher LR et Horizons, partis de plus en plus perçus comme des machines à perdre pour notables de l’ancien monde. D’ailleurs, cette stratégie s’est confirmée ce soir, Aleksandar Nikolic proposant en direct sur TV-Tours une alliance à Christophe Bouchet pour « battre la gauche », proposition déclinée aussitôt.
Benoist Pierre et Henri Alfandari, les trublions de la droite
Passons rapidement sur Henri Alfandari, député Horizons de Loches qui a cru un temps pouvoir rafler la mise à droite, pariant sur un ras-le-bol des électeurs de voir les mêmes qu’en 2014 et 2020 briguer la mairie. Lâché de toutes parts, lui-même n’y croyant plus, il termine ce soir sous les 8% et il avait d’ailleurs déjà annoncé qu’il appellerait à voter pour le candidat de droite non-RN arrivé en tête le soir du premier tour, chose qu’il a confirmée dès ce dimanche soir.
Mais le véritable trublion de cette campagne à droite a été Benoist Pierre, ce qu’il confirme ce soir avec ses presque 10%, en dessous de son score de 2020 mais résultat qui lui permet de peser.
Passé depuis 10 ans par de multiples partis, candidat en 2020 et 2024 2024, il s’est rangé quelques semaines derrière Alfandari avant de décider d’aller seul à la municipale, fort d’un petit réseau militant constitué ces dernières années, conglomérat de personnes et collectifs mécontents du mandat d’Emmanuel Denis : commerçants, riverains, assos de quartier. Il a également été rejoint par un ensemble hétéroclite de seconds couteaux dont les intérêts se sont alignés ainsi que par des gens en rupture avec leur parti, des déçus de ne pas avoir pris sur la liste Bouchet, des représentants d’assos et de causes locales. Bensoit Pierre est ce soir un des arbitres du second tour, et il incarnera le rôle à fond, sans aucun doute.
Quels scenarii pour le second tour ?
C’est donc une phase d’âpres négociations qui s’ouvre cette nuit et qui devrait se clore au plus tard mardi, même si le calendrier est tellement serré pour gérer les impressions des documents de campagne et organiser les meetings et interviews que tout devrait être bouclé en réalité ce lundi midi.
La triangulaire Denis-Bouchet-Nikolic étant acquise depuis des mois selon les sondages, la véritable inconnue reste donc la question des fusions, alliances et désistements de Benoist Pierre et de Marie Quinton, qui elle, peut se maintenir.
En off, depuis quelques jours, l’équipe Denis avait fait savoir qu’elle était disposée à négocier une fusion au soir du premier tour. Le maire sortant, assez à gauche à l’échelle d’EELV, semblait de toutes façons préférer équilibrer les forces dans son équipe entre « bloc rouge » et « bloc rose », configuration qui lui permettrait de tenir une position centrale d’arbitre. Avec les presque 12% des Insoumis ce soir, la table des négociations sera ouverte mais… les socialistes de Tours ont déjà fait savoir vers 23h qu’ils ne voulaient pas d’une fusion avec LFI et on imagine que Place Publique, dont certains membres ont fait une discrète campagne-poubelle contre LFI depuis quelques semaines, lui emboîtera le pas, d’autant plus que Raphaël Glucksmann refuse catégoriquement une telle alliance. Il en va, pensent-ils, de leur survie politique. Mais il en va également de leur carrière, le très ambitieux premier secrétaire du PS37 pensant probablement au coup d’après et se voyant bien candidat naturel en 2033, si jamais une éventuelle alliance EELV-LFI était perdante dimanche prochain.
Pour en rajouter dans la complexité, il y aussi le « problème » Benoist Pierre. Ce dernier se retrouve un peu coincé avec son narratif autour de « l’apolitisme », du « sans étiquette », du « ni de droite ni de gauche » et sa promesse de refuser de fusionner pour garder sa liberté – exigence forte d’une partie de sa liste –. Pour sortir de l’impasse sans trop perdre la face et rester dans le jeu, Benoist Pierre avait déjà annoncé accepter de se désister et peut-être même de fusionner si et seulement si Emmanuel Denis s’alliait à LFI au second tour, arguant un « barrage républicain contre les Insoumis ».
Il faut donc qu’Emmanuel Denis fasse un périlleux calcul : a-t-il à gagner à fusionner avec LFI si cela fait basculer Benoist Pierre du côté de Christophe Bouchet et que socialistes et glucksmannistes quittent sa liste ? Dans ce cas de triangulaire Gauche-Droite-RN, quelle proportion d’électeurs RN du premier tour passeront chez Bouchet pour barrer la route à la gauche ? Quelle part des électeurs PS-PP préférera voter Bouchet et pour ses lieutenants retaillistes au second tour plutôt que pour Denis allié à LFI ?
De son côté, Benoist Pierre joue également gros : s’il fusionne pour conserver une place et exister localement ces 6 prochaines années, cela provoquera l’ire de ses colistiers et des règlements de compte probablement désagréables, le coupant de « ses » militants. S’il se désiste pour Bouchet, il disparaît de l’échiquier politique ces prochaines années, annonçant une pénible traversée du désert.
Nuit blanche en perspective
Dans cette longue nuit de négociations, d’autres variables entreront aussi sans aucun doute en jeu. Se posera bien entendu la question des personnes et des dynamiques. Là, la gauche est avantagée, la majorité plurielle d’Emmanuel Denis a globalement bien fonctionné et la personnalité peu clivante et reconnue comme sérieuse de Marie Quinton ne provoquera pas de levée de boucliers dans l’équipe Denis. Par contre, Benoist Pierre compte clairement des ennemis personnels sur la liste de Christophe Bouchet, avec un passif qui rendrait une fusion puis l’exercice d’un mandat plutôt délicats.
Se posera aussi cette nuit la question de la future majorité métropolitaine, dont la présidence est clairement visée par le PS – en la personne du maire de Ballan-Miré Thierry Chailloux si l’on en croit les rumeurs –, question qui a été une des bases de la négociation EELV-PS. Et si les socialistes veulent la présidence de la métro, ils devraient composer avec LFI afin que les éventuels futurs conseillers métropolitains insoumis de Tours – et peut-être de Saint-Pierre – votent pour leur poulain. Cela dit, le scenario du basculement de la métropole à gauche semble de moins en moins probable ce soir vu la réélection dès le premier tour de Frédéric Augis à Joué et le score très haut de la droite à Saint-Pierre (49,75%).
Réponses lundi midi et… dimanche prochain.
Mis à jour le 16/03/2026
Résultats 1er tour des municipales 2026 à Tours
Emmanuel Denis (UDG)
33.82%
Christophe Bouchet (DVD)
23.73%
M. Aleksandar Nikolic (RN)
11.62%
Marie Quinton (LFI)
11.38%
Benoist Pierre (DVC)
9.81%
Henri Alfandari (Horizons)
7.54%
Thomas Jouhannaud (Ext. g)
1.35%
Claire Delore (Ext. g)
0.75%