Il y a quarante ans, en février 1986, Éric Cénat fondait le Théâtre de l’Imprévu, une compagnie qui allait marquer le paysage culturel orléanais et bien au-delà des frontières hexagonales. C’est l’occasion de revenir, avec son fondateur, sur cette aventure artistique où les mots, la créativité et l’ouverture à tous les publics restent une marque de fabrique.
Dorphé aux enfers Orléans 69 ou la rumeur d’Orléans avec Claire Vidoni et Laura Segré. Photo ©théâtre de l’Imprévu
Propos recueillis par Olivier Joriot.
Quel est l’ADN du théâtre de l’Imprévu ?
Les deux premières représentations ont eu lieu à l’Espace Gérard Philipe les 25 et 26 avril 1986 avec la pièce « Solitaire à deux » écrite et interprétée avec Franck Jublot. Dans cette même nuit, se noue la catastrophe de Tchernobyl. Notre histoire est liée, d’un point de vue symbolique, à la grande Histoire. L’histoire et la mémoire sont d’ailleurs l’ADN de la compagnie, auquel s’ajoute l’amour des mots et de la langue française.
Dans un premier temps, nous nous confrontons à des grands textes du répertoire comme « Les amours de Jacques le fataliste » de Diderot en 1987 ou « Les caprices de Marianne » de Musset en 1990. Puis je décide d’expérimenter des formes artistiques très différentes en m’appuyant sur des poèmes, des articles de journaux, des témoignages, des correspondances pour en faire du théâtre.
On quitte le dialogue théâtral pur, la dramaturgie d’une pièce, pour se tourner vers des adaptations comme celles des « Vies minuscules » de Pierre Michon en 1993, les conversations entre Primo Levi (rescapé d’Auschwitz) et Ferdinando Camon (journaliste) en 1995.
Il a fallu plusieurs années pour que la compagnie revienne à une véritable pièce de théâtre avec « Un homme ordinaire pour 4 femmes particulières » de Slimane Benaïssa en 2003 sur le thème des violences conjugales.

Eric Cénat, acteur, dans les « Vies minuscules » en 1993. Photo ©théâtre de l’Imprévu)
« L’idée d’une compagnie au destin européen »
Qu’est-ce qui vous amène à vous orienter vers l’étranger ?
Nous sommes une compagnie itinérante, donc sur les routes. Nous voyageons beaucoup en Europe, du Portugal à l’Ukraine, mais aussi au Liban, en Israël, au Maroc, au Rwanda… On a principalement joué dans ces pays des spectacles cabaret comme « Boris et Boby », « On n’arrête pas le progrès » ou en lien avec les poètes tels Desnos ou Cendrars. Ces formats légers techniquement nous permettaient de jouer dans une multitude d’endroits différents.
C’est aussi à ce moment que s’inscrit notre projet en République tchèque grâce au jumelage entre la région Centre-Val de Loire et la région de Pardubice. Cela signe l’ancrage dans le cœur de l’Europe de nos activités.
En 2014, nous montons un projet plus ambitieux avec « Opération Roméo, Tchécoslovaquie 1984 » de Viliam Klimacek, coproduction entre la France, République tchèque et Slovaquie. Nous tenons là notre idéal d’une Cie au destin européen.
Quelle est l’importance du côté mémoriel pour le théâtre de l’Imprévu ?
J’essaie toujours de me souvenir de l’adolescent que j’étais, qui a pris conscience qu’il fallait lutter contre le racisme, l’antisémitisme. Cela a inspiré de nombreuses créations de la Cie. Je pense ainsi à « Dorphé aux Enfers, Orléans 69 », de Luc Tartar, sur la Rumeur d’Orléans. J’aime les personnages à l’armature morale et intellectuelle, inspirant et fort. Rendre hommage à Alfred Dreyfus, Primo Levi, Germaine Tillion ou Missak Manouchian ne peut avoir que des répercussions sur nous et la jeunesse.

Primo Levi et Ferdinando Camon en 1995 interprétés par Gérard Cherqui et Eric Cénat. Photo ©Théâtre de l’Imprévu)
« J’ai envie d’apporter aux autres ce que le théâtre m’a apporté »
Comment transmet-on la fibre théâtrale ?
Un fort atavisme familial m’a donné l’envie de transmettre. J’ai très vite enseigné le théâtre, du primaire à l’université et en milieu carcéral. Apporter aux autres ce que le théâtre m’a apporté, sans jamais les mettre en difficulté, en leur donnant confiance, en les valorisant. J’ai la conviction que le théâtre peut insuffler une autre voie à sa vie, une altérité plus généreuse.
Comment travaille-t-on avec des détenus ?
Une fois assimilées les règles liées à l’univers carcéral, on est là pour créer, développer un projet. Le temps de l’atelier, on oublie les barreaux de la prison.
Je travaille en lecture à voix haute sur la Résistance, la Déportation, la Première Guerre mondiale… Les détenus qui choisissent de venir à ces ateliers sont friands de ces thématiques historiques car cela amène connaissances, émotion, réflexion.
J’aime également leur faire rencontrer la littérature sportive et ses écrivains : Ollivier Pourriol, Jean Echenoz, Vincent Duluc, Pierre Louis Basse… Les détenus sont sensibles au sport, car il est lien aussi avec la société et une histoire collective.
« C’est elle qui m’a poussé vers la mise en scène »
Quel est le moment le plus fort depuis tes débuts à la tête de la compagnie ?
Ma lecture en 2024 au Mont Valérien de la lettre de Manouchian dans le cadre de sa Panthéonisation. L’aboutissement de tout ce que j’avais pu réaliser autour de la mémoire et l’histoire.
La plus belle rencontre ?
Avec Claire Vidoni. Elle m’a poussé vers la mise en scène ce que je n’imaginais pas. C’est elle aussi qui, dans les mises en scène des pièces où elle joue, porte avec tant de talent ses rôles.
La plus grosse galère ?
Au moment de la création d’« Opération Roméo » à Pardubice, puisque deux jours avant la Première, j’avais deux comédiens sur cinq à l’hôpital. Tout s’est bien terminé mais l’angoisse était à son paroxysme.
« Suivre mes envies profondes, mais aussi laisser une partie de moi-même aller vers les autres »
Un rêve à concrétiser ?
C’est notre prochaine création « Moi, Europe » d’après le texte de Lenka Hornakova-Civade. L’idée est que sur scène, il y ait quatre comédiennes de quatre nationalités différentes jouant chacune dans sa langue. Ce rêve d’Europe des cultures.

« Le peu du monde » en 2024, quand l’Imprévu s’ouvre à la poésie grecque. Photo ©théâtre de l’Imprévu
Pourquoi ce nom de théâtre de l’Imprévu ?
Mon goût pour l’imprévu. Le fait d’être en ouverture, en curiosité. « Le peu du monde » de Kiki Dimoula en est le parfait exemple. Ma rencontre avec la pianiste Sophia Alexandrou, qui m’a fait découvrir cette grande figure de la poésie grecque, m’a décidé à en faire ce spectacle créé à la Scène nationale d’Orléans.
À l’inverse, je monte « La ménagerie de verre » de Tennessee Williams, ma pièce de chevet. J’aurais eu un regret éternel de ne pas la mettre en scène. Je suis mes envies profondes mais je laisse aussi une partie de moi-même aller vers les autres.

« Si tu veux que je vive », une pièce autour de l’affaire Dreyfus, avec Claire Vidoni, Joël Abadie et Lucile Chevalier. Photo ©théâtre de l’Imprévu
Un mot sur votre dernière création « Si tu veux que je vive » ?
La pièce, adaptée pour la scène par Marie Neige Coche et Joël Abadie, est construite à partir de la correspondance des époux Dreyfus et des écrits de Séverine. On y ressent les valeurs républicaines, universalistes de Dreyfus, un homme isolé à l’île du Diable mais soutenu de façon admirable par sa femme Lucie qui l’a tenu en vie en lui écrivant jour après jour. Le public découvre aussi Séverine, journaliste féministe avant l’heure qui était de tous les grands combats sociétaux de l’époque.
« Si tu veux que je vive, Lucie et Alfred Dreyfus »
Mardi 24 mars au Bouillon à Orléans la Source (gratuit)
Dans le cadre de la journée nationale contre la haine et l’antisémitisme
Samedi 11 juillet au Théâtre Juliette Récamier à Paris
Dimanche 12 juillet au Mémorial de la Shoah à Paris
Et au festival d’Avignon du 4 au 25 juillet 2026