Si tu veux de l’Universel, parle de ton village

Alors que la presse écrite traverse toujours une crise profonde, le groupe de presse Centre France vient d’annoncer un nouveau plan social touchant plusieurs titres en Centre-Val de Loire. Mais derrière les économies brandies comme justification, c’est l’information de proximité qui recule… et le silence qui gagne du terrain.
 

La rédaction du journal La République du Centre (Loiret) devrait perdre 13 postes cette année. ©AM


Par Fabrice Simoes.


Sixième plan social en douze ans pour le groupe de presse Centre France, qui détient huit quotidiens, dont plusieurs en région Centre-Val de Loire comme La Rep du Centre, Le Berry Républicain ou l’Écho Républicain, entre autres. Un plan de coupe qui prévoit la suppression de 152 postes, soit près de 10% des 1 600 salariés qui composent l’effectif du groupe. Un plan, associé à un contrôle strict des coûts pour permettre de « dégager 13 millions d’euros d’économies annuelles ». Selon les représentants des personnels, ce nouveau projet de transformation donne « l’impression d’une spirale du déclin dont on ne voit pas l’issue » et ils regrettent que ces suppressions de postes amoindrissent la capacité à « couvrir l’actualité, et en particulier de proximité ». Un plan qui cible tous les secteurs et les journalistes en particulier.

Un devoir de respect

L’annonce démontre que la presse régionale est en pleine mutation et n’a pas encore validé les nouveaux modes de vie, les nouveaux codes de consommation de l’info. La trajectoire qui va du papier au numérique n’est pas linéaire. Celle de la compréhension des phrases et des mots encore moins. Pendant que les pseudos-professionnels de la presse phagocytent les espaces de médias mainstream, du papier aux écrans, d’obscurs tâcherons de la plume, un qualificatif souvent appliqué par manque de reconnaissance plutôt que de qualité de production, donnent l’info au quotidien, celle d’ici plutôt que celle de là-bas. Les fake news passent rarement par ceux-là, ou alors très involontairement. Parce que, un journaliste a un devoir de respect : celui de son lectorat, celui de ses sources, celui de la liberté d’expression, celui de la critique, celui de la vie privée aussi. On apprend ça auprès des anciens du reportage ou du monde l’info. On apprend ça sur les bancs des écoles de journalisme. Ainsi se forge sa propre vision du métier, de ce que l’on peut dire, de ce que l’on peut écrire. De ce que l’on peut montrer aussi. On ne l’apprend pas des communicants, cette autre race d’informateurs inféodés à une quelconque pression financière ou idéologique. Une grande partie de la presse people s’en exclut d’office. Cela écarte les influenceurs et les animateurs de shows télé. Pourtant quand la presse régionale aura disparu, ce sont ces derniers qui tiendront le haut du pavé médiatique avec leurs lots d’abrutissements et de travestissements de l’information. Avec leurs excès et leurs approximations.

Un drapeau bleu reste un drapeau bleu…

Pourtant, pas d’obligation d’objectivité même si elle est le plus souvent au rendez-vous. Elle existe au détour d’un fait divers. Elle existe dans la présentation de faits simples, d’éléments factuels. Un drapeau bleu reste un drapeau bleu. Un drapeau rouge reste un drapeau rouge… Au-delà, l’objectivité est un leurre. Sinon les journaux ne seraient remplis que de copier-coller de notes de l’AFP et de « papiers » générés par IA. Déjà, les éditions sans âme, images sur papier recyclé pour nostalgiques des grands formats et de l’imprimerie, ne sont plus assez proches de leur public. Derrière cette uniformisation se cache une volonté d’objectivité unitaire à en faire oublier le quotidien, la vie de l’autre côté de la rue et la vision que l’on pourrait en avoir. Tenter de rendre uniforme ce qui fait les différences, effacer ce que l’on est, ses particularités, a permis, un temps, aux groupes de presse de faire des économies de marché… tout en perdant le cœur de cible : les habitants des territoires. Ceux qui les lisent. De la diagonale du vide comme ceux des agglos de province. De la même manière que tout le monde est devenu écrivain, tout le monde est devenu journaliste. Pourtant il ne suffit pas de livrer sa verve sur papier ou sur un blog pour l’être vraiment.

Pour résumer la situation, un ancien secrétaire général de rédaction du groupe régional a cité Tolstoï : « La presse locale, c’est un vrai travail de journaliste. Et on ne peut être décideur dans un groupe de presse si on ne connaît pas cette réalité : « Si tu veux parler de l’universel, parle de ton village ». À force d’oublier d’où l’on vient, on fini toujours par ne pas voir le mur dans lequel on va !


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Commentaires

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  1. Excellent article sur ce sujet de la Presse écrite ! Ces remarques nées d’une analyse parfaitement réalisée peuvent aussi s’appliquer aux TV locales… Beaucoup de médias en charge d’informations locales ne prennent plus en compte la vie de proximité dans les villes et les villages en dehors des exploits sportifs ou des fait de société qui concernent le monde du travail et ses péripéties. Sur la vie culturelle, peu de choses, alors qu’il y a beaucoup à dire pour ce faire l’écho du rôle de passionnés qui animent des événements locaux respectables et intéressants dans les cités et qui participent à une dynamique certaine dans l’intérêt des populations. La vie locale repose sur des choix de gens qui cherchent autre chose, qui souhaitent être parfois des acteurs de l’animation locale et participer à une forme de pédagogie pour des jeunes afin qu’ils ne sombrent pas dans l’oisiveté. Ils sont fiers de ce qu’ils font dans l’intérêt général mais, on voit peu de choses dans la presse, d’où peut-être le découragement d’un lectorat payant qui ne trouve plus les infos qu’il souhaite. Autrement dit, les choix des Rédactions ne sont -ils pas responsables de ce désintérêt ? Il est vrai que le monde du numérique n’a pas arrangé les choses…

  2. Je pense que les rédactions sont responsables de ce manque d’intérêt effectivement. La plupart des articles de la presse quotidienne régionale relève plus de la communication que du journalisme : annoncer l’ouverture de telle ou telle boutique, faire un article sur le chat qui sert de mascotte au commissariat de Montargis…
    Pendant ce temps là on observe des médias indépendants qui se renforcent car ils s’engagent et propose une véritable information qui n’hésite pas à remettre en cause l’ordre établi.

  3. Mort de deux jeunes au volant d’une grosse berline de marque allemande, ils sont issus d’une famille bien connue habitant une ville du Loiret ou coule un grand fleuve….
    Très peu pour moi de genre de titraille d’une presse régionnale à côté de ses pompes.

  4. Les commentaires sont éloquents : gare à toi, la rédaction, tu es responsable de la perte d’intérêt des lecteurs.
    Alors ? Faute au redac-chef qui fait mal son travail et entraîne, avec ou sans lui, des dizaines de journalistes sur le secteur de la recherche d’emploi, ou faute au lecteur, à la lectrice, qui préfère un bon flash d’influenceur look “je suis comme toi”, même de Ryad !
    La problématique peut sembler très binaire, voire trop binaire, mais à bien y réfléchir, laisser la main aux grands groupes de presse pressés de faire de l’argent non plus sur l’argentique mais sur le numérique, non plus sur le journalistique mais sur l’IAtique, c’est quelque part faire front des lecteurs “Peu importe ce qu’on leur donne à manger, l’important c’est qu’ils avalent ! ” et ce, quelque soit la qualité de l’information. Ou de la désinformation…
    Or le lecteur, qui choisit d’acheter son journal, de s’abonner à tel ou tel titre, fait, on le sait, acte de courage ou de complaisance quant à la couleur politique du titre. Être de gauche et s’abonner au Figaro pour avoir tous les points de vue, ou à contrario, être de droite et s’abonner à Libération dans le même objectif, relève du désir un temps soit peu masochiste, d’avoir sa propre opinion après avoir lu la thèse et l’antithèse. Les infos télévisées servent très ( trop) souvent d’hypothèses et le point de vue du lecteur de synthèse. Mais de quel lecteur parle t-on ? Le col bleu a-t-il les moyens financiers de s’abonner à deux copies différentes sur le même sujet ? Le col blanc y voit-il ne serait-ce qu’une once d’utilité ? Malheureusement non dans les deux cas. Reste donc la presse de proximité, si proche, même concernant la rubrique chien-chat écrasés, dont d’aucuns voudrait bien se débarrasser. D’au temps que cette rubrique amènera la lecture d’un dossier ” Le deuil d’un animal peut être aussi puissant que celui d’un ami”. Cette rubrique essentielle donne la parole au quidam qui a perdu son chat et qui ne le retrouvera pas. “Un traffic d’animaux pour les laboratoires démantelé dans le département”. Voyez comme on part d’une information basique pour arriver à un article de fond.
    Quid des radios de proximité ? Les radios libres, à statut associatif, mais soumises à la réglementation du CSA, dotées de fonds publics ( le fameux FSER) accordés annuellement à partir du travail de proximité dans les communes, villages, villes, agglomération à proximité ; majoritairement constituées de bénévoles professionnels ou non, sont un autre indicateur de l’information de proximité. Des radios qui ont connu en 2025, des mouvements de grève d’antenne quand notre ancienne ministre de la culture, toute de strass vêtue et sans stress apparent, a voulu réduire les dotations de moins 45% . Ce qui se résume par : désintérêt des auditeurs pour l’information de proximité ou volonté politique affichée de désintéresser le quidam ( encore lui) de ce qui peut se passer dans son environnement proche ?
    Aussi, et pour conclure, les commentaires sur cet article très juste, vont de paire avec la substantifique moelle de ce papier, tout en rejetant la faute sur les rédactions. Facile ! lorsqu’on veut se dédouaner d’une responsabilité personnelle quant au maintien ou pas, des professionnels et / ou des bénévoles de l’information de proximité. Quelques jours après la semaine des assises du journalisme qui se sont tenues à Tours, le sujet est sables mouvants.
    “Il est venu un temps où, atteint d’une surdité progressive, je n’ai plus entendu qu’un seul son, celui du discours et de la langue mêlés” Roland Barthes ( extrait du texte de la leçon inaugurale prononcée le 7 janvier 1977 au Collège de France).

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