« Les Fleurs du manguier », l’immigration vécue par deux enfants rohingyas

Le réalisateur japonais Akio Fujimoto a choisi de traiter un thème difficile autant dans la réalité que dans sa représentation. Ses choix esthétiques – simplicité, réalisme, scénario construit autour d’enfants – lui font éviter bien des écueils. Les Fleurs du manguier, dans un cinéma sobre, travaille en profondeur cette tragédie moderne mondiale. Et c’est très fort !

Shafi et Somira marchent seuls vers leur destin. Photo Arizona Distribution.



Par Bernard Cassat.


C’est la difficile histoire d’une migration vue à hauteur d’enfant, puisqu’il y en a tant qui se retrouvent pris dans ces mouvements de population. Une grande sœur d’environ 10 ans et son petit frère. Depuis le début, le départ, accompagnés par leur grand-père et leur tante, jusqu’au bout, l’arrivée chez un membre de la même communauté installé à l’étranger depuis longtemps.

Ils sont Rohingyas, mais ils auraient pu être d’Afrique ou d’Amérique du Sud. Ils vont rencontrer toutes les difficultés auxquelles les migrants actuels se heurtent. Tous les dépouillements.

Ils se cachent là où ils trouvent… pour se reposer un peu. Photo Arizona Distribution.


Déjà abandonner la maison, même si ce n’est qu’un lieu précaire, et tout ce qu’il y a dedans : les objets habituels, les jouets, les cachettes, les refuges intimes. Les vêtements, puisque les bagages doivent être réduits au minimum, tenir dans un seul sac, souvent une pochette en plastique. Et les proches qui ne partent pas, le grand-père en l’occurrence, qui ne va que jusqu’au premier rassemblement, à la première frontière, au premier grillage que l’on découpe, la nuit, pour se glisser de l’autre côté, dans une fébrilité accentuée par les ordres des passeurs.

Akio Fujimoto, dans le début de son film, regarde ces enfants jouer, rire, puis se fondre dans le groupe de voyageurs. Des images simples, directes. Un réalisme strict qui n’empêche pas le style, qui raconte dans un dépouillement, là aussi, d’émotion. Mais qui, en plaçant ces deux enfants au centre de l’image, leur donne la puissance de héros d’une histoire.

Les Rohingyas sont musulmans. Et prient souvent. Photo Arizona Distribution.


Ils marchent ou sont portés, arrivent la nuit au bord de la mer et embarquent en laissant leur pauvre bagage sur le rivage. Traités comme des prisonniers par les passeurs qui les entassent dans la cale, puis sur le pont, leur donnent quelques graines à manger et les surveillent comme du bétail.

Le récit est découpé en jours par des cartons. On ne verra pas chaque journée, mais on avance ainsi, en accumulant la distance et le temps. Sur le pont, un vieil homme meurt, son corps est jeté avec grand respect à la mer par les autres migrants, brindille émouvante dans une image magnifique.

Attendre des jours entiers sur un petit bateau perdu dans l’océan. Capture bande annonce.


Et pour les autres, ça va être le drame de l’arrivée. Toujours la nuit. Un bateau garde-côtes déboule. Les plus vaillants sautent à l’eau, entraînant les enfants qui s’accrochent à leur cou.

Shafi et Somira en réchappent, mais pas leur tante. Ils se retrouvent seuls pour la deuxième partie du film. En se débrouillant comme des enfants, ils vont continuer le voyage alors qu’ils ne savent rien. Ils vont marcher au hasard, chercher de la nourriture comme des petits animaux. Mais des adultes de leur communauté les prennent en charge. Car au milieu de cet environnement humain hostile de marchands d’êtres humains et de répression d’État, ils rencontrent aussi des gens qui les aident, qui les sauvent.

Les passeurs enferment les migrants dans des cages pour les contrôler. Photo Arizona Distribution.


À un prix très élevé. Car à chaque nouveau passage, il faut payer. Payer des gens qui enferment, qui frappent. Somira réussit à s’enfuir en entraînant Shafi. Une scène hallucinante, sur un mirador en béton au milieu de la forêt. Les deux enfants aiment jouer à « un, deux, trois, soleil », mais aussi à monter des marches en lançant des cailloux. Ils jouent donc à leur marelle au milieu de nulle part, en regardant l’immensité de la jungle autour d’eux et les patrouilles de militaires qui traquent les migrants.

Même en ville, il faut se débrouiller. Capture bande annonce.


Cette imbrication, dans le film, de la déshumanisation des migrants et de ces moments préservés d’intimité enfantine fait la force des Fleurs du manguier. Akio Fujimoto choisit une objectivité quasi-documentaire pour les actions, mais sait conserver dans l’histoire l’approche narrative d’une fiction. Et puis ses deux personnages, joués par un frère et une sœur dans la vie, sont absolument époustouflants par leur naturel. Fujimoto a trouvé la façon de les diriger ! Cette magnifique saga sur la migration met en évidence l’essentiel de la tragédie mondiale qui tue des adultes, des enfants.


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