Entre bilan à mi-parcours et incertitudes économiques croissantes, la région Centre-Val de Loire questionne la solidité de sa stratégie à l’horizon 2030. Des enjeux qui ont animé la conférence régionale de l’économie et de l’emploi organisée le 29 avril à Orléans.
En Centre-Val de Loire, la conjoncture incertaine met à l’épreuve les ambitions économiques et les dynamiques d’emploi. Image d’illustration ©Unsplash
L’ambiance était plutôt à l’optimisme ce mercredi 29 avril dans l’hémicycle de la Région. Pour le moment en tout cas. François Bonneau, président du conseil régional, et David Jacquet, vice-président délégué à l’Économie, accueillaient en effet leurs invités pour la Conférence régionale de l’économie et de l’emploi. L’occasion de faire le bilan à mi-parcours du deuxième SRDEII (Schéma régional de développement économique, d’innovation et d’internationalisation), qui court sur la période 2022-2030, et de s’attarder un peu sur « Ambition 2030 », la stratégie régionale de développement économique, social, de sobriété et d’adaptation des entreprises. « Adaptation », le mot est lâché. Et l’on peut s’interroger sur la pertinence de perspectives économiques 2030, alors même que nous sommes aujourd’hui dans l’incertitude la plus totale quant à l’évolution à court terme de la situation internationale et de ses conséquences.
Pour rappel, « Ambition 2030 » est issu d’une grande concertation régionale menée en 2021-2022, matérialisée par l’organisation d’États généraux de l’économie et d’ateliers – une cinquantaine – organisés dans tous les bassins de vie, ayant rassemblé plus de 1 500 acteurs. Et débouché sur cinq axes stratégiques : répondre au défi des qualifications et compétences de l’emploi, accélérer la transition écologique et énergétique, relocaliser-diversifier-innover-numériser, booster l’économie de proximité, et renforcer le collectif et la coopération de tous les acteurs en région. Dans l’hémicycle, deux tables rondes étaient ainsi organisées pour dresser ce premier bilan, assorties de divers témoignages. L’occasion pour l’exécutif régional de mettre l’accent sur l’anticipation indispensable, avec une forte dimension accompagnement, au service d’une région se voulant attractive et innovante. La première table ronde a mis en avant les réussites, comme la reconversion en fleuriste de cette ex-employée de l’aéronautique, à Saint-Gaultier dans l’Indre, ayant bénéficié du dispositif « CAP Économie de Proximité » permettant aux entreprises concernées d’obtenir une aide de 800 € à 20 000 €. Ou encore la SCOP (Société Coopérative de Production) des Cycloposteurs qui propose des solutions de proximité pour la valorisation des biodéchets sur Orléans Métropole, alliant vélo et compostage, avec aujourd’hui 8 salariés et déjà 40 000 km parcourus à bicyclette. L’entreprise a bénéficié d’une aide de 100 000 €, avec une activité doublée chaque année depuis trois ans.
Les compétences au cœur des enjeux
Une région, des entreprises qui gagnent, c’est aussi parce qu’elles ont pu trouver sur leur territoire les ressources humaines compétentes, nécessaires à leur activité et à leur développement. Pour cela, l’objectif est affirmé : que chaque habitant de la région en âge de travailler puisse atteindre au moins un 1ᵉʳ niveau de qualification professionnelle. Avec un exécutif régional se plaçant comme chef d’orchestre des parcours de qualification, au travers du soutien à la formation en particulier, en lien avec les besoins des territoires, et dans le cadre du réseau pour l’emploi, structuré aujourd’hui dans les 23 bassins de vie que compte le Centre-Val de Loire, au plus près des collectivités territoriales et des EPCI (établissements publics de coopération intercommunale), avec un copilotage État-Région. C’est ainsi que depuis le début de l’actuel SRDEII, 467 DEFIs (opérations de développement de l’emploi par des formations inclusives) ont pu être menés. Ce dispositif partenarial, unique en France et spécifique à notre région, permet de répondre à des besoins particuliers d’entreprises, en recrutant et formant durant quelques mois des demandeurs d’emploi, qui se voient ensuite proposer un contrat de travail (85 % de taux d’insertion). Comme pour l’entreprise Safran, à Châteaudun, qui a pu recruter de cette façon 8 salariés, dont une coiffeuse reconvertie en opératrice montage-réglage sur machine à commande numérique.
Intégrer les enjeux de demain – dont l’IA – dans le Schéma régional
Deuxième table ronde avec Louis Margueritte, directeur général de Business France, Philippe Mutricy, directeur de l’évaluation des études et de la prospective à BPI France (banque publique d’investissement), et Frédéric Ros, directeur d’Orléans Val de Loire Technopole et enseignant-chercheur en IA. L’occasion de faire le point sur des changements majeurs intervenus depuis 2023 et qui impactent fortement l’économie : des matières premières plus rares et durablement plus chères (+50 % en moyenne), une « guerre » douanière, une très forte concurrence chinoise avec un déferlement de produits industriels envahissant nos différents marchés, une IA qui n’arrête pas de se développer (55 % des TPE-PME y ont recours désormais), une augmentation des taux d’intérêt qui limite les possibilités d’investissement des entreprises, une accélération de la transmission d’entreprise, qui va concerner 40 % des dirigeants actuels dans les 5 ans à venir.
Concernant l’IA, on est passé en peu de temps d’une IA que l’on consultait simplement à une IA avec laquelle on travaille, véritable assistante du quotidien. Hier l’IA répondait, aujourd’hui elle agit. Les tâches évoluent en conséquence, ce qui entraîne une transformation humaine. L’enjeu pour les entreprises, c’est de réussir son adoption, à tous les échelons. Quant aux transmissions d’entreprises, elles sont évidemment indispensables au maintien de l’emploi mais rencontrent encore de nombreux obstacles, tant du côté des cédants que du côté des futurs repreneurs (absences d’offres de reprise ou offres sous-évaluées, profil du repreneur jugé inadapté, accès aux financements difficile…).
Une conjoncture qui interroge l’opérabilité du Schéma régional
Pour terminer la conférence, deux grands témoins étaient invités, Xavier Debrun, chef économiste de la Banque de France, et Alain Di Crescenzo, président de CCI France. Pour ce dernier, il faut d’abord considérer chaque région au regard de son positionnement géographique, de son tissu d’entreprises (industrielles notamment), des facilités logistiques existantes, du poids régional du tourisme (qui permet aussi l’activité des services de proximité, en rappelant que la France reste la première destination touristique au monde), du vivre-ensemble et de l’envie de faire ensemble. À ce titre, la région Centre-Val de Loire est plutôt bien placée. Mais nous évoluons dans le cadre d’une économie mondialisée, avec aujourd’hui 6 enjeux majeurs : l’IA, qui percute environ 30 % des emplois, la décarbonation, l’international (la France ne représente que 3 % du PIB mondial), les compétences (anticipation des besoins des entreprises, orientation, formation et matching), la souveraineté (qu’il faudrait bien sûr travailler au niveau européen), et la simplification (normes, administration). Notre réussite dépend de la réponse à ces différents enjeux. Et notre capacité à maintenir le cap à ce sujet dépendra, selon Xavier Debrun, du scenario qui va se réaliser. La Banque de France souligne en effet que, pour le moment, le taux d’emploi reste élevé en France, que nous avons maintenu des gains de compétitivité sur ces dix dernières années (environ +10 %), qu’il existe une véritable résilience de nos entrepreneurs (en particulier les petites et micro-entreprises), mais que nous devons faire attention au facteur incertitude qui coûte actuellement 0,4 % de croissance, niveau qui pourrait augmenter si l’incertitude persiste (tant au niveau du contexte politique national que de la situation internationale).
Dans ce contexte, 3 scenarii ont pu être établis : un premier de référence (environ 0,9 % de croissance et 0,7 % d’inflation), un second plus défavorable, et un troisième très défavorable (moins de 0,3 % de croissance avec +3 % d’inflation). Quelles seraient alors les capacités de la région à maintenir l’ambition de son actuel schéma régional de développement avec ce dernier scenario ? Pour François Bonneau, notre pays est confronté à deux défis majeurs : la montée en puissance de l’IA et la transition démographique (ou encore le choc démographique, avec désormais davantage de décès que de naissances chaque année, ce qui entraîne une réduction de la population, en particulier de la population active), indiquant que « quelque chose se joue en ce moment en matière de réduction de la consommation des ménages, de réduction de la mobilité de la population, de capacité d’investissement des entreprises, on n’est plus dans un schéma à 5 ans, même si on a toujours besoin d’une vision partagée, on est sur un pilotage de court et moyen terme ».
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