« Collapse, face à Gaza » : une enfant d’Israël constate l’enfer à la place du paradis promis

Une quinzaine de jours après le 7 octobre 2023, Anat Even, réalisatrice-documentariste israélienne, est retournée à Nir Oz, le kibboutz où elle a grandi dans les années 60. À quelques kilomètres de l’attaque sauvage du Hamas. Sensible au monde palestinien, cette Israélienne filme pour constater les effets physiques de la politique de son pays. Qu’elle n’a jamais partagée.

Gaza vu de Nir Oz. Capture bande annonce.



Par Bernard Cassat.


Anat Even filme deux choses. D’abord une sorte de jardin d’Éden plein de fleurs magnifiques et exubérantes, avec des paons qui se promènent et des chats dans des jardins ensoleillés. Mais ces espaces sont vides, il y a quelques jouets d’enfants abandonnés, et les maisons sont noircies par les incendies. Elle s’arrête devant son ancienne maison, devant celle d’un de ses amis qui l’a initiée au cinéma sans oser y rentrer. Elle parcourt la cantine et finit par un plan terrible, un mur de boîtes aux lettres, celles de tous les habitants du kibboutz, avec dessus des marques de couleurs différentes pour les assassinés, pour les enlevés ou les deux à la fois. Des familles entières ! Il y a là comme une image symbolique de l’histoire d’Israël, un bonheur promis mais impossible. Un paradis devenu un enfer.

Les boîtes aux lettres et les repères de couleur pour indiquer les morts et les enlevés. Capture bande annonce.


Anat filme aussi Gaza, de loin. Nir Oz se trouve très près de la frontière, au niveau des villages de Khuza’a et Khirbat, entre Khan Younès et la frontière. L’image, celle du tout début du film, est implacable : terre nue, barbelés au milieu et ville vaguement distincte. Sur laquelle tombe une bombe. Explosion, fumée. La guerre éternelle, comme Anat le dira par la suite.

Cette guerre qu’elle ne veut pas vivre mais qui est là. Qu’elle combat avec ses armes à elle, les images, le cinéma. Documentaire éminemment politique, Collapse montre ce qu’on n’a jamais vu ailleurs.

Les militaires omniprésents dans la zone. Capture bande annonce.


Après le premier constat en deux temps, en deux regards, sur Nir Oz et sur Gaza, elle filme l’aspect de cette région dans les deux années suivant l’attaque. On est loin des docus qui passent aux infos, de Gaza en ruines. Anat n’a pas le droit de se rendre à Gaza, mais elle sillonne la zone de Nir Oz, pleine de soldats et de tanks, elle longe la frontière. Elle floute les visages des militaires, ce ne sont pas les gens qui l’intéressent, mais l’état de la terre, du lieu, de ce bout d’Israël qu’elle a bien connu. Où elle entend encore plein de chants d’oiseaux, qu’elle fait identifier par une de ses amies au téléphone. Comme les bruits des bombes, identifiés cette fois-ci par un autre ami. D’ailleurs, la bande son du documentaire entier en est pleine. Pas ou peu de gros plans, mais des plans larges qui montrent la terre, les champs, et l’omniprésence des engins militaires. Celle des D9 aussi, ces énormes bulldozers qui aplanissent tout pour éviter toute possibilité d’embuscade. Et les chars, les campements à tous les carrefours de route ou près du kibboutz. Les étranges buttes de terre, érigées comme miradors. Sur des images prises du haut de l’une d’elles, Anat raconte qu’elle cultivait les champs que l’on voit, et qui sont devenus des no man’s land frontière.

Les D9, énormes bulldozers pour aplanir la région. Photo JHR Films.


Elle raconte aussi la correspondance qu’elle a entretenue, pendant tout le tournage des images, avec son ami parisien Ariel Cypel. Et des poèmes d’un médecin palestinien qu’elle a lus sur le net, qui parlent de la famine. Mais ce sont surtout les images qui parlent. Il n’y a pas d’images choc, tout le documentaire est un choc. Comme ces séquences tournées quelque part dans le désert non loin de la frontière avec Gaza, d’un rassemblement d’ultranationalistes. Des femmes prennent la parole pour tenir des discours de haine construits sur des contre-vérités historiques, voulant récupérer Gaza et en faire des colonies.

Gaza détruit vu de loin. Capture bande annonce.


Ou ces images finales, sans aucun commentaire. Prises du haut d’une butte mirador, un énorme char s’approche dans un nuage de poussière. Le militaire qui sort de la tourelle fait de grands signes pour faire dégager la caméra, qui continue. Et dans le champ derrière le char arrêté, un tracteur travaille. Alors qu’on vient de voir ce qui faisait l’image du début du film, les villages palestiniens. Mais maintenant, même de loin, on voit bien qu’ils ne sont plus qu’amas de ruines.

Réquisitoire puissant contre la politique israélienne, Collapse est le fruit du regard d’Anat sur le paysage, sur le réel miné par la politique. Ses images encore plus que ses paroles expliquent sa position et nous la transmettent telle quelle, sans chercher à proposer autre chose, à évoquer une solution. En enfant du pays, elle constate l’effondrement (Collapse). Et nous, étrangers, avec elle.


Plus d’infos autrement :

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