Jeanne d’Arc : pourquoi la droite a fini par « bouter » la gauche hors de l’héritage johannique

Comme tous les 8 mai, sous le ciel d’Orléans, les cloches sonnent pour Jeanne, la Pucelle, la sainte, la guerrière. On célèbre la légende de celle qui ne laissa que des cendres. Derrière le folklore des fanfares et des défilés, se joue l’épilogue d’une guerre de cent ans idéologique. Une guerre que la gauche semble avoir perdue et que la droite a gagnée.
 

Le défilé des fêtes de Jeanne d’Arc à Orléans. ©Magcentre


Par Jean-Paul Briand.


La Sainte Laïque de Michelet

Pourtant, au XIXᵉ siècle, Jeanne appartenait au petit peuple. Pour le grand historien Jules Michelet, elle était l’incarnation de la « sainte laïque ». Elle était cette fille du monde paysan, originaire de Domrémy, trahie par son roi et envoyée au supplice par un clergé corrompu et aux ordres de l’occupant anglais. Pour les républicains de l’époque, Jeanne était une figure de résistance nationale contre les élites cosmopolites et les dogmes romains. Anatole France, compagnon de route de Jaurès, dans son ouvrage « Vie de Jeanne d’Arc », en faisait même la victime hallucinée d’un complot ecclésiastique. En ce temps-là, Jeanne était une « Marianne » en armure.

L’affaire Thalamas

Amédée Thalamas (cliché Wikimedia Commons)

Mais le point de rupture a un nom : Amédée Thalamas. Nous sommes en 1904. La France est une poudrière, déchirée par l’affaire Dreyfus et les prémices de la séparation des Églises et de l’État portée par Briand. Thalamas, jeune agrégé au lycée Condorcet, commet l’irréparable : il enseigne l’histoire d’une façon rationnelle et critique. Devant ses élèves de seconde, il tente de démythifier la légende pour expliquer l’épopée de Jeanne. Il analyse les voix entendues par la jeune paysanne au scalpel de la raison. Il met en garde ses élèves sur une « conception sentimentale des faits ».

La réaction est d’une violence inouïe. Instrumentalisé par le député nationaliste et fervent catholique Georges Berry qui transforme, par ouï-dire de son fils élève à Condorcet, la leçon d’histoire en insulte ordurière contre la mystique héroïne. Thalamas devient l’homme à abattre. La presse catholique s’enflamme, les ligues nationalistes s’agitent. On l’accuse d’avoir traité Jeanne de « fille de joie ». Le ministre de l’Instruction publique, Joseph Chaumié, recule et capitule. Thalamas est blâmé et déplacé. C’est ici que le basculement s’opère : face à la ferveur sectaire et guerrière des nationalistes, les républicains commencent à trouver Jeanne d’Arc encombrante. Trop mystique, trop « sainte ». En 1920, la canonisation par l’Église finit d’entériner le divorce : Jeanne quitte le Panthéon républicain pour entrer dans la cathédrale de la droite réactionnaire.

De Maurras au Front national

Dès lors, la capture est totale. Charles Maurras et l’Action française s’emparent de la figure johannique pour en faire l’égérie d’un nationalisme radical et xénophobe. Sous Vichy, la propagande de Pétain instrumentalise son combat contre les Anglais pour justifier la collaboration, transformant la libératrice d’Orléans en rempart contre les « forces de l’anti-France ».

La Jeanne place des Pyramides (Wikimedia Commons)

Puis vint Jean-Marie Le Pen. En 1988, place des Pyramides, il scelle le monopole de la Pucelle. Jeanne devient le symbole du « bouter dehors », le fer de lance d’un discours contre l’immigration. Le « Jeanne, au secours ! » crié au pied de la statue équestre n’est plus qu’un slogan de ralliement identitaire. Malgré les récentes tentatives de réappropriation par des courants féministes ou queer, qui voient en elle une icône transgressive de la liberté de genre, la bataille sémantique semble pliée : dans l’imaginaire collectif, l’armure de Jeanne a pris les couleurs de l’extrême droite nationale.

Jeanne appartient à l’Histoire

Aujourd’hui, alors que les commémorations se succèdent, un constat s’impose : nous avons troqué l’histoire de la libératrice d’Orléans pour un symbole auquel chaque camp vient accoler ses propres obsessions. Pourtant, l’héritage de Thalamas nous rappelle l’urgence de passer du passionnel au réflexif, de lutter contre le fanatisme, d’enseigner la tolérance et de respecter la laïcité. Si la leçon n’est pas assimilée, le martyr du professeur Samuel Paty risque de se reproduire…

Il serait temps de regarder l’histoire de notre Jeanne sans bigoterie, ni sectarisme et non plus comme une icône à récupérer, mais comme une leçon de courage. Le débat devrait pouvoir enfin s’éteindre car Jeanne n’appartient à personne : elle appartient à l’Histoire.


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