Acteurs-trices magnifiques, comme toujours, esthétique intacte, Pedro Almodovar se penche sur lui-même et constate un vide. Les artistes répètent inlassablement la même œuvre, dit-on parfois. Lui reprend tous les thèmes de sa vie mais ne retrouve pas le piquant, l’énergie, la provocation qui faisait sa force. La page blanche devient étouffante. Au lieu de dire sa rage, il parle de ses migraines. Magnifiquement, comme d’habitude. Mais sans enjeu.

Aitana Sanchez-Gijon dans le role de Monica, l’agente de Raul Duran joué par Leonardo Sbaraglia. Capture bande annonce.
Autofiction : tout est dit. Pedro Almodovar, qu’on regarde depuis plus de 40 ans, a toujours eu une petite tendance à s’autofictionner. Mais en général, il parlait aussi beaucoup du monde qui l’entourait, de son rapport avec lui. La société espagnole qui sortait en 1976 de près de quarante années de dictature soudain se libérait. Almodovar n’y était pas spectateur. Il a fait beaucoup, avec son cinéma provocateur, pour mettre en histoires et en images ce nouveau paysage du pays. Les couleurs pétantes, les rouges profonds, les jaunes tellement lumineux qu’ils absorbaient le regard, et les personnages qui allaient avec, toutes ces femmes à l’énergie explosive dans lesquelles Almodovar mettait beaucoup de lui.
Un monde féminin
Et en lui, donc dans ses films, il y avait un certain nombre de thèmes récurrents, les marges sexuelles, l’homosexualité ou plutôt la question de la sexualité, quelle qu’elle soit, la filiation avec ses questionnements sur la maternité, l’enfance, les mères. Des formidables (Penelope Cruz dans Douleur et Gloire) ou des ultra-possessives totalement perdues dans leur propre ego (Marisa Paredes dans Talons Aiguilles). Qui sont toutes des substituts de sa vraie mère, dont il a parlé plusieurs fois directement dans des interviews.

Barbara Lennie en Elsa et Victoria Luengo en Patricia. Photo El Deseo – Iglesias Mas
Pour raconter cela, le réalisateur parle tout au long de son œuvre de la création, de ses affolements et de ses pannes. Surtout que derrière, il y a la mort qui rôde, les morts violentes dont on ne se remet pas, les morts par maladie, les morts volontaires. Et les morts de vieillesse, qui menace de plus en plus Pedro.
Il a toujours trouvé des astuces soit de scénariste, soit de metteur en scène pour nous faire vraiment partager ses interrogations, nous entrainant dans des histoires insensées qui passaient crème parce que la dramaturgie faisait accepter beaucoup d’invraisemblances. Et on savait déjà que ces histoires ne calquaient pas la réalité mais exprimaient une imagination fertile, une vision personnelle créative et passionnante.

Barbara Lennie et Milena Smit en Natalia. Photo El Deseo – Iglesias Mas
Il y a tout cela dans Autofiction, mais sans emballage. L’histoire n’est qu’une mise en abime : un auteur-réalisateur écrit l’histoire d’une réalisatrice de pubs qui elle-même écrit une fiction en vue d’un scénario. Le réalisateur emballe légèrement l’histoire de la deuxième. Il lui fait rencontrer un pompier strip-teaseur (on avait connu un juge travesti…) et l’affuble d’une migraine insupportable autant pour elle que pour nous. Le sujet du film prend le dessus : tous les créateurs pillent la vie de leur entourage pour raconter leurs malheurs les plus profonds, ce qui est insupportable pour la victime.

Leonardo Sbaraglia et son ami Santi (Quim Gutteriez). Photo El Deseo – Iglesias Mas.
Plus les deux, bientôt trois histoires avancent, plus on est perdu : qui est dans l’histoire de qui, qui pille qui, quel est le délit ? Parce qu’il y a fâcherie qui va jusqu’à la rupture. Le film avance assez platement sur sa lancée, n’apporte plus rien de nouveau. Almodovar ne sait plus emballer… Il a perdu la grâce, comme dit l’un des personnages à celui qui l’écrit.
Reste évidemment l’esthétique, foisonnante, magnifique. Les intérieurs comme d’habitude étudiés dans le modernisme le plus poussé. Une villa somptueuse sur l’ile volcanique de Lanzarote, d’où une image extraordinaire en surplomb de serviettes vives sur fond de sable noir. Ou la voiture rouge (bien sûr) dans le paysage lunaire. Et toujours la présence de texte, des lettres de la hauteur de l’écran, le curseur le séparant en deux. La dessus, Almodovar et ses chefs opérateurs (Pau Esteve et Isabel Peinado) assurent un maximum. Mais l’esthétique ne suffit pas, et même la qualité des acteurs ne suffit pas à remplir le vide. Les quatre femmes excellentes et les trois hommes magnifiques s’effondrent dans le vide du scénario. Toute la fin du film devient ennuyeuse, presque sinistre. Sans énergie. Pedro Almodovar n’a plus rien de rebelle en lui.