Dans le fil d’infos qui se déverse dans notre quotidien, la chronique du temps passé ne résiste pas aux fracas guerriers du temps présent. Pourtant, depuis quelques jours, dans les entrefilets des gazettes, affleurent des évènements qu’on ne peut pas s’empêcher de rapprocher. Ils reviennent d’un temps « lontan » qui interroge la mémoire pour nous projeter dans les conséquences incommensurables de la colonisation. Oh, direz-vous, comparaison n’est pas raison ! Mais c’est leur relation à l’Outremer qui les rapproche sans les hiérarchiser.

La route de l’esclave à Saint-Paul de la Réunion Statues de l’artiste malgache C.Rabemananjara et de l’artiste réunionnaise Domaine Courtis Fuma montrant des esclaves malgaches débarqués par milliers sur cette plage. Photo @Pv
Le Code noir existe encore
Hasard du calendrier ou concordance opportunément calculée, le vote pour l’abrogation du code noir sera examiné le 28 mai par les députés, quelques jours après le 25ème anniversaire de la loi Taubira qui reconnait l’esclavage et la traite comme crimes contre l’Humanité,
On découvre incrédule, que le Code noir n’a jamais été effacé du droit français malgré l’abolition de l’esclavage. Hérité de l’ancien régime, il a été signé en 1685 et rédigé à la demande de Colbert par le blésois Michel Bégon*, son cousin, qui a donné son nom à un centre culturel dans les quartiers nord de Blois. Il était en vigueur dans tous les territoires français qui pratiquaient l’exploitation forcée des êtres humains, les Antilles, la Guyane et la Réunion et les réduisait à l’état de meuble.
Pour l’historien Pascal Blanchard qui a participé au comité de réflexion sur l’abrogation des Codes noirs, (il y en a eu plusieurs) « c’est un évènement qui sera hautement symbolique et politique ». Mais il n’y a pas que ce texte qui appartient à ce temps colonial, il y en a encore des dizaines qui continuent à exister. Blanchard rappelle qu’en France, on a aussi inventé sous l’ancien régime «une police des noirs» !
Couani, Miacapo, Moliko et les autres
Dans la salle des Pas-Perdus du Palais du Luxembourg, que d’émotions dans la voix de Corinne Toka Devilliers, présidente de l’association Moliko Alet+po qui défend la mémoire de six amérindiens dont les restes sont conservés, numérotés, dans les réserves du Musée de l’Homme à Paris. Ils faisaient partie d’un groupe de personnes exhibé à partir de 1892 dans des zoos humains comme les kanak pour satisfaire la curiosité des parisiens en redingote.
Les sénateurs qui ont voté à l’unanimité une proposition de loi permettant leur restitution à la Guyane montre le chemin aux députés.
Grâce à l’obstination de cette petite femme, descendante directe de Moliko, il ne fait aucun doute que les ossements retrouveront la terre de Guyane : « Ce n’était pas des objets, dit-elle. Quand vous les nommez, ils existent. Ils ont été ré-humanisés aujourd’hui. Nous allons pouvoir faire notre epikodonon, (cérémonie) digne de notre culture ancestrale. »
Ils reposeront dans un mémorial qui sera bientôt érigé à Iracoubo, berceau de la communauté Kalina sur la bande côtière entre Kourou et Saint-Laurent.
La polémique du maloya
A l’ombre des grands arbres, sur une place de Saint-Denis de la Réunion, au centre d’un cercle de curieux, Ericka Bareigts, la maire de la ville, exécute en solo quelques pas de danse, pieds nus, mouvements circulaires des bras et la taille souple. Quelques spectateurs la rejoignent pour une chorégraphie improvisée et chaloupée. Les zoreils** de passage découvrent le maloya, une danse traditionnelle réunionnaise qui évoque les heures tristes de la dure condition des esclaves de l’île Bourbon. Des réjouissances qui prennent une tournure politique et symbolique au moment où éclate dans le département une vive polémique. « Touché pas nout maloya » entend-on dans les kas jusque dans les hauts. « C’est nout héritage ! ». C’est la chanteuse d’un groupe local qui cristallise les tensions et enflamme les réseaux sociaux. L’artiste, blanche née à la Réunion, est accusée d’appropriation culturelle pour son interprétation personnalisée des chants traditionnels.
« La musique lé universelle mais le maloya lé réunionnais. » affirme Gael Velleyen, un artiste kréol bien connu sur l’île de toutes les générations. Dans un réflexe identitaire, le grand débat sur la légitimité de la propriété mémorielle n’a jamais cessé : « Si li pran le maloya, li pran aussi la misère qui va avec ! »
Et c’est un torrent d’insultes aussi violent que la cascade du Voile de la mariée après l’orage à Salazie qui s’abat sur la jeune chanteuse. Deux cents artistes locaux ont signé une pétition pour la soutenir : « Si le maloya reste sous les filaos, qui s’intéressera à notre passé ? »
Regarder en face notre histoire est un préalable incontournable pour le vivre ensemble. Depuis 1848, l’empreinte du passé colonial et esclavagiste est restée silencieuse. Dans la communauté nationale, seuls les habitants des territoires ultramarins supportent les non-dits des déchirures du passé. Ils en sont les descendants. Aujourd’hui, la France est mise en demeure d’intégrer cette part d’ombre dans son récit républicain, d’accepter d’être l’héritière d’un État qui a commis des crimes. « Le droit qui se tait là où il devrait parler se rend complice de l’oubli » écrit l’avocat guyanais Patrick Lingibé. Pour reprendre une phrase de Christiane Taubira, « il est nécessaire de fixer dans l’espace public la mémoire de la colonisation ». Le chemin est long.
Cependant, l’ancienne ministre de la justice rappelle que la France est le seul pays à inscrire dans sa loi l’esclavage comme crime contre l’Humanité. Enfin ! C’est une fierté. Pendant ce temps-là, les guerres continuent.
*Le botaniste Charles Plumier donna le nom de Bégonia à une fleur des Antilles en hommage à Michel Bégon.
**les métropolitains
Plus d’infos autrement sur Magcentre: Blois : transmettre l’histoire de l’esclavage