Max Jacob et le jeune SS : le bon larron et le petit collabo

Dans son livre-enquête, Philippe Douroux exhume une page méconnue de l’histoire montargoise. En 1941, Max Jacob croise le chemin d’un adolescent hautain. Rien ne laisse alors présager que se trouvent réunis dans la même pièce un poète promis à la déportation et un futur collaborateur qui choisira de se battre sous l’uniforme allemand.

Dans « Max Jacob et le jeune SS », Philippe Douroux rappelle deux trajectoires qui se sont croisées et que tout séparait. Seul Max Jacob, hommes de lettres, poète mort pour la France, est resté dans les mémoires – photo Izabel Tognarelli


Par Izabel Tognarelli.


Le récit s’ouvre comme une chronique locale. Dans le centre-ville de Montargis, l’enseigne « Au maréchal duc de Praslin » est encore gravée dans la pierre d’une façade, vestige d’un autre siècle. Les cloches de Sainte-Madeleine sonnent la sortie de la messe. Puis la ville se redresse par la rue du Christ, voie pentue dont la montée évoque le Golgotha au jour du chemin de Croix. C’est là, dans une grande maison bourgeoise que Philippe Douroux nomme « le château », qu’a lieu en juin 1941 un repas qui réunit notables montargois, écrivains et admirateurs, autour de Max Jacob, au centre des attentions.

Le poète Marcel Béalu rapportera plus tard le souvenir de cette Cène provinciale.

Un dîner, rue du Christ

Lorsqu’il rencontre Max Jacob en 1941, dans cette maison de la rue du Christ, Jacques Évrard a 17 ans et nourrit l’ambition de devenir poète. Max Jacob en a 65. Le vieux maître est une figure majeure des lettres françaises. Retiré à Saint-Benoît-sur-Loire, à une quarantaine de kilomètres de là, il mène une existence traversée de ferveur mystique. Il a connu Montmartre, Picasso, Apollinaire, Cocteau. Il est désormais un homme fragile, tout entier livré à son propre tribunal.

L’adolescent est de ceux que l’on présente à un écrivain célèbre avec l’espoir qu’un peu de son génie rejaillira sur eux. Ou, plus secrètement, que la fréquentation de l’artiste réel – ses contradictions, ses excès, sa marginalité – finira par les détourner d’une vocation jugée trop incertaine. Son père, médecin, souhaite justement voir son fils revenir à des ambitions plus raisonnables.

« Étudiez… et oubliez tout ! »

Max Jacob, lui, est connu pour encourager les jeunes écrivains. De retour à Saint-Benoît-sur-Loire, il rédige à l’attention de l’adolescent ses Conseils à un jeune poète, dédiés à un mystérieux JE. Dans ce texte paradoxal, où se mêlent fulgurances et injonctions contraires, il écrit notamment : « La grande affaire est de vivre », « L’art est un jeu », mais aussi : « Étudiez la grammaire, la rhétorique, la métrique, la phonétique, surtout. Et oubliez tout. »

La réponse du jeune homme tombera quelques semaines plus tard : « Si c’est comme ça, je préfère ne pas être poète. »

Philippe Douroux, journaliste et écrivain, explore les zones d’ombre de l’histoire et celles de son héritage familial – photo Roberto Frankenberg – Flammarion

1944, la bifurcation

Trois ans plus tard, Max Jacob est arrêté à Saint-Benoît-sur-Loire, puis détenu plusieurs jours à la prison militaire d’Orléans, rue Eugène-Vignat, avant d’être interné à Drancy, où il meurt en mars 1944.

Le 26 juin 1944, trois semaines après le Débarquement, Jacques Évrard s’engage dans la LVF, bientôt intégrée à la Waffen-SS. Il combat jusqu’aux ultimes jours du Reich. Après la guerre, il est gracié, reprend ses études et devient chirurgien orthopédiste. Il ne reniera jamais son engagement ; au contraire, il le revendiquera dans un ouvrage publié peu avant sa mort.

L’ombre portée de la collaboration

Philippe Douroux connaît intimement ce monde. Son père fut volontaire dans la LVF. Formé à Montargis, à la caserne Gudin, principal centre d’instruction des volontaires français engagés sous uniforme allemand (les Französische SS-Freiwilligen), il appartient à cette histoire que l’auteur explore depuis « Un père ordinaire. Sur les traces d’Alfred Douroux, de la LVF et de la Waffen-SS » (Flammarion, 2025), comme une blessure familiale jamais refermée.

À l’approche du cent cinquantième anniversaire de la naissance du poète mort pour la France, Max Jacob et le jeune SS apparaît comme une réflexion sur les bifurcations de l’existence. D’un côté, un poète mystique, inapte à voir le mal ailleurs qu’en lui-même. Comme le bon larron de l’Évangile, on pourrait dire avec lui : « Celui-ci n’a rien fait de mal. » De l’autre, un adolescent incapable de recevoir les conseils d’un maître, et qui choisira de servir l’une des idéologies les plus meurtrières du siècle.

Entre eux, le temps d’un dîner montargois, s’est peut-être joué quelque chose de plus vaste qu’une rencontre littéraire : une parabole française.


Plus d’infos autrement :

« Les rayons et les ombres » : un tourbillon brillantissime sur la collaboration

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