La machine médiatique de la Coupe du monde de football a démarré. Un emballement irrationnel contamine déjà toute la planète. On va encore nous chanter l’hymne à la fraternité universelle par le « sport ». Ce mot est brandi comme une valeur refuge, un absolu indiscutable. Sous cette ferveur œcuménique, une question reste : de quoi parle-t-on exactement ?
Le golf : un rituel sur gazon tondu au millimètre. ©Pixabay
Le mot « sport » est un mot-valise mystificateur. En désignant tout, il ne désigne plus rien. C’est une imposture sémantique, une auberge espagnole conceptuelle où chacun range ses fantasmes, ses intérêts financiers ou ses obsessions hygiénistes. Par quel miracle de la langue le même vocable peut-il désigner à la fois la marche matinale d’un retraité bedonnant et l’affrontement de deux athlètes, sans une once de gras, dans un ring de boxe ? Quels sont les points communs entre le golf et le MMA ? D’un côté, un rituel sur gazon tondu au millimètre, où rien ne doit perturber le swing d’un gentleman. De l’autre, une guerre où l’on brise des membres, endommage des cerveaux sous les hurlements d’une foule en transe.
Un amalgame malhonnête
Le « sport d’entretien » et le « sport-loisir » relèvent de la sphère privée, de la quête de santé ou de l’hédonisme décontracté. On s’y fait du bien, on y cherche la bonne forme physique. À l’opposé, le « sport de haut niveau » est souvent une entreprise de destruction des corps au nom de la performance. Le « sport de haut niveau » ne donne pas la santé, il la consomme. Le corps y est sommé d’être rentable, productif et d’aller au-delà des limites physiologiques, quitte à le mettre en danger. Quel rapport existe entre un entraînement forcené et une marche du dimanche matin ? C’est un amalgame malhonnête de vouloir tout ranger sous la même bannière.
Le sport de compétition génère souvent les pires fraudes
La compétition forme rarement à la fraternité : elle fabrique de la hiérarchie. Elle trie, elle sélectionne, elle exclut. Le sport de compétition met en place et renforce la concurrence délétère qui règne en maîtresse dans la société : le vainqueur rafle la mise, le second n’est que le premier des perdants. L’éthique est souvent oubliée. La nécessité du résultat à tout prix permet d’enseigner, dès les plus petites catégories, le truquage stratégique, la « faute intelligente ». Le sport de compétition génère parfois les pires tricheries, supercheries et fraudes.
Le « sport-spectacle » est un simulacre de sport
Il n’y a rien de commun entre le bénévole qui trace les lignes du terrain de foot de son village et le président de la FIFA qui négocie des contrats en milliards de dollars.
Dans les villages le match de football est un ciment social. C’est un prétexte aux retrouvailles, à la mauvaise foi partagée à la buvette, parfois à des embrouilles locales détestables mais dérisoires. Les enjeux y sont insignifiants mais essentiels car ils humanisent le quotidien. À l’autre bout du spectre, le « sport-spectacle » mondialisé n’a plus rien de sportif. C’est du business, une excroissance de la géopolitique et du capitalisme le plus brutal.
On ne peut plus parler de sport quand une Coupe du monde devient le terrain de négociations d’États despotes cherchant à s’acheter une respectabilité internationale. Ou quand les droits de diffusion télévisuelle dictent les horaires des matchs au mépris des spectateurs locaux ou de la santé des joueurs ? Le « sport-spectacle » est un simulacre. C’est essentiellement un empire où l’ingénierie financière et le divertissement sont conçus pour capter du temps de cerveau disponible pour les publicitaires.
Pour la coupe du monde, le président de la FIFA négocie des contrats en milliards de dollars. ©Pixabay
Le sport d’élite ne nourrit pas le sport amateur
Certains naïfs croient que le sport d’élite aide à financer le sport de masse et que les stars de la Coupe du monde inspirent les gamins des banlieues. La théorie du « ruissellement » s’appliquerait au sport. Une vaste fumisterie. Le sport d’élite ne nourrit pas le sport amateur. Il le vampirise. Il impose ses codes, ses célébrations, son culte de l’argent à des structures associatives qui crèvent en silence, faute de subventions.
Derrière l’unité de façade du mot « sport » s’affrontent deux visions du monde : d’un côté, le sport comme émancipation, art du mouvement et gratuité du geste. De l’autre, le sport comme aliénation, rationalisation productiviste et drogue sédative des populations.
Des pratiques contrastées réunies sous un même nom
Ne nous laissons pas berner par la grand-messe de la Coupe du monde de football. Admirons éventuellement la performance athlétique, les beaux gestes techniques ou la dramaturgie d’un match indécis. Mais cessons de considérer le « sport » comme une vertu universelle.
Le sport n’existe pas. Il n’y a que des pratiques contrastées, dissemblables voire antagonistes, réunies artificiellement sous un même nom.
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