« Nouvelles nocturnes » : Bernard Quiriny, l’art de dérégler le réel

Le château de Chamerolles a récemment accueilli la remise du Prix Boccace 2026 à Bernard Quiriny pour Nouvelles nocturnes, paru aux éditions Rivages. Décernée par l’association Tu connais la nouvelle ?, cette récompense distingue un recueil qui rappelle combien la forme brève peut encore surprendre. Avec son humour discret, son goût du paradoxe et son art de la chute, Quiriny construit un cabinet de curiosités littéraire aussi drôle qu’inquiétant.

Bernard Quiriny reçoit le prix Boccace. Crédit : Tu Connais la Nouvelle ?



Par Charlotte Guillois.


Chez Bernard Quiriny, tout commence par une idée simple. Ou plutôt une idée impossible, présentée avec un calme désarmant. Un étudiant rédige une thèse sur rien. Un homme se réveille chaque matin accompagné de son double. Sherlock Holmes et Watson assassinent leurs victimes afin d’alimenter leurs propres aventures littéraires. Une rue entièrement peuplée d’écrivains finit par être désertée par ceux qui l’ont rendue célèbre.

Les idées lui viennent souvent « en flash », comme une illumination. « Tiens, ce serait amusant qu’à côté des thèses de physique quantique, de biologie ou d’histoire sociale, il y ait des thèses de rien, écrites avec le plus grand sérieux », raconte Bernard Quiriny avant d’ajouter que ses idées sont toujours « du genre fantastique, du moins étrange ».

Cette méthode résume parfaitement l’esprit du recueil. Quiriny ne cherche pas à rendre crédible l’incroyable. Il l’installe d’emblée, puis pousse sa logique jusqu’au bout. Le lecteur suit, souvent en riant, parfois sans très bien savoir pourquoi il accepte une telle absurdité. C’est précisément là que réside le talent de l’écrivain.

Entre le sourire et le frisson

On classe souvent Quiriny parmi les auteurs fantastiques. L’étiquette est juste, mais incomplète. Son fantastique n’a rien de gothique ni de spectaculaire. Il préfère les déraillements discrets aux apparitions tonitruantes.

Dans « Trompe la mort », un homme découvre qu’il lui est impossible de mourir. Dans « Hamelin », chaque décès transporte le héros dans un univers presque identique au précédent. Dans « Trois maisons hantées », les bâtiments conservent les traces de leur ancienne fonction avec une obstination pour le moins gênante. Quant à « Flambeaux dans la nuit », elle transforme une rivière de campagne en procession macabre de cadavres illuminés.

Pour Quiriny, l’humour et l’étrange relèvent d’une même mécanique : « l’idée de départ est incongrue, mais son traitement est le plus logique possible, d’où l’effet comique ». Il revendique d’ailleurs sa préférence pour un fantastique « plus léger, grinçant, teinté d’humour et d’ironie », dans la lignée de Marcel Aymé plutôt que des grands récits fantastiques solennels.

Le résultat est particulièrement savoureux : on rit d’abord, puis on réalise que quelque chose nous dérange. Ou l’inverse.

On pourrait croire à un simple escalier. Ce serait mal connaître Bernard Quiriny. Chez lui, même une marche d’escalier risque de mener à un autre univers. Crédit : CG.

La mort, ce sujet dont on ne fait jamais le tour

S’il fallait dégager un thème dominant de Nouvelles nocturnes, ce serait sans doute la mort. Elle surgit partout, sous des formes variées : tragique, grotesque, absurde ou même administrative. Un couple annonce sereinement son décès imminent à ses voisins. Un témoin assiste à tous les crimes d’une ville. Un puits semble réclamer périodiquement des victimes humaines. Des personnages meurent, ressuscitent, disparaissent ou changent de réalité.

Loin d’être morbide, cette obsession nourrit l’inventivité du recueil. Quiriny l’assume volontiers : « Il y a tout, dans la mort : le mystère, le macabre, le noir, le glauque, le comique, le ridicule. On aurait tort de se priver. »

Cette remarque pourrait servir de manifeste à plusieurs nouvelles. La mort n’y apparaît jamais comme une fin définitive, elle devient un terrain d’expérimentation littéraire. Une hypothèse parmi d’autres. Une variable à déplacer. Un problème dont on peut encore rire, même lorsqu’il devient inquiétant.

Un cabinet de curiosités qui parle aussi de notre monde

Sous son apparente fantaisie, Nouvelles nocturnes n’est pas déconnecté du réel. Les pays imaginaires qui traversent le recueil, comme la Hilbétie du « Barrage de Rustule » ou le royaume du Roi K, évoquent parfois les dérives du pouvoir et les absurdités politiques. Mais Quiriny se méfie des lectures trop directement satiriques. Selon lui, la fiction prend rapidement le dessus sur l’intention : « le royaume du roi K est certes inspiré de la Corée du Nord, mais on s’échappe tout de suite dans la fiction pure et le délire autocratique ».

La littérature elle-même devient un sujet récurrent. « Rue des écrivains » ou « Les Gendrault » regardent avec tendresse et ironie le petit monde des lettres. Derrière la fantaisie pointe toutefois une inquiétude réelle. L’auteur constate que « l’habitude de la lecture s’écroule chez les jeunes », tout en espérant qu’il restera toujours quelques « gardiens de la flamme ». Il résume sa position par une formule très quirinienne : « J’oscille, disons, entre pessimisme raisonnable et résignation. »

Cette phrase pourrait résumer l’atmosphère du recueil. Car derrière les trouvailles loufoques, les doubles, les tyrans grotesques et les musées improbables plane une discrète mélancolie. Celle qui éclaire la dernière page du livre, réduite à une unique phrase : « Un jour le soleil fatigué brillera moins, nous n’aurons plus le choix qu’entre le soir et la nuit. »

Deux lignes seulement. Mais chez Bernard Quiriny, deux lignes suffisent à ouvrir un monde entier.

 

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