« La Bataille de Gaulle » : un blockbuster ambitieux qui laisse des zones d’ombre

Deux films, une même ambition : donner à voir la naissance de la France libre et le général de Gaulle au premier plan de l’Histoire. En retraçant les événements qui mènent de l’Appel du 18 juin à la Libération de Paris, ce diptyque s’attaque à un monument du récit national. Pourtant, derrière la fresque historique, une question demeure : quelle mémoire est mise en scène, et surtout, laquelle reste dans l’ombre ?

De Gaulle au centre du récit. Crédit : Pathé Films – TF1 Films Production – Belvédère – Auvergne Rhône Alpes Cinéma – Photo Malgosia Abramowska.

 

Par Charlotte Guillois

 

Il y a des figures historiques que l’on croit connaître par cœur. Pourtant, La Bataille de Gaulle choisit un autre chemin. En deux films, L’Âge de fer et J’écris ton nom, Antonin Baudry (Le Chant du loup) raconte moins la naissance d’une légende que le combat d’un homme presque seul, porté par une conviction que beaucoup jugent alors irréaliste. En juin 1940, tandis que la France s’effondre et que l’armistice est signé, le général de Gaulle refuse la défaite. Réfugié à Londres, sans armée, sans véritable soutien et souvent ignoré, il tente l’impossible : convaincre les Alliés et les Français que la guerre n’est pas terminée et que la France peut encore se relever.

Le second volet élargit le regard. L’histoire ne se joue plus seulement dans les bureaux londoniens. Elle se déploie sur plusieurs fronts : en Afrique du Nord avec les troupes du général Leclerc, dans la France occupée où Jean Moulin s’efforce d’unifier la Résistance, et jusque dans les coulisses du pouvoir à Alger, Casablanca ou Londres. Face à un Roosevelt bien décidé à façonner l’avenir de la France selon les intérêts américains, de Gaulle mène une bataille autant diplomatique que militaire.

Simon Abkarian formidable en général de Gaulle. Crédit : Pathé Films – TF1 Films Production – Belvédère – Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma.

Un casting solide au service des figures historiques

Le pari d’incarner des personnalités aussi connues est toujours délicat. Simon Abkarian (Casino Royale, Ni pour ni contre (bien au contraire)), qui interprète Charles de Gaulle, évite heureusement la caricature. Sans chercher une imitation parfaite, il restitue la gravité, la retenue et la détermination qui caractérisent le Général.

Autour de lui, les seconds rôles participent à la crédibilité de l’ensemble. Niels Schneider (Diamant Noir, Les Amours imaginaires) incarne un général Leclerc galvanisant, Anamaria Vartolomei (L’Événement, Le Comte de Monte-Cristo) est saisissante en Livia, tandis que Mathieu Kassovitz (Regarde les hommes tomber, Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain) prête à François Darlan toute son ambiguïté. Les figures politiques françaises et britanniques apparaissent avec suffisamment de nuances pour éviter le simple affrontement entre héros et adversaires. La mise en scène privilégie les échanges diplomatiques, les réunions stratégiques et les conflits d’influence plutôt que les scènes spectaculaires de combat.

Ce choix peut surprendre les spectateurs qui attendent un film de guerre classique. Il rappelle pourtant que les batailles se jouent aussi dans les bureaux, les salons diplomatiques et les studios de radio.

Un bras de fer musclé entre le général de Gaulle et le président Roosevelt. Crédit : Pathé Films – TF1 Films Production – Belvédère – Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma.

Entre fresque historique et récit personnel 

Le véritable intérêt du diptyque réside dans cet équilibre entre le destin individuel et le récit national. Les films montrent que rien n’est joué d’avance : le général de Gaulle apparaît longtemps isolé, souvent contesté, obligé de convaincre avant même d’agir.

Cette approche nuance l’image parfois figée du héros incontestable enseignée dans les manuels scolaires. Les tensions avec les Alliés, les désaccords avec certains résistants ou les difficultés à imposer sa légitimité rappellent que la Libération est aussi et surtout une bataille politique.

Pour un regard contemporain, cette dimension résonne particulièrement. La guerre paraît lointaine, presque irréelle, tant elle appartient désormais aux livres d’histoire. Pourtant, les interrogations sur le courage politique, la désinformation, les rapports de force internationaux ou la place des symboles restent étonnamment actuelles. Le film réussit ainsi à faire dialoguer passé et présent sans tomber dans une actualisation artificielle.

Livia, seul personnage féminin marquant. Crédit : Pathé Films – TF1 Films Production – Belvédère – Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma.

Les grands absents : les femmes et les troupes africaines

C’est sans doute là que La Bataille de Gaulle laisse le plus grand sentiment d’inachevé. Les femmes apparaissent principalement dans des rôles de soutien : épouse, mère, infirmière. Les femmes médecins qui rejoignent la division Leclerc ne sont jamais montrées sur le champ de bataille. La représentation des femmes résistantes se limite au seul personnage de Livia. Cette absence interroge d’autant plus que les recherches historiques ont largement démontré l’importance des femmes dans les activités de renseignement, le transport de messages, le sabotage ou encore l’organisation de la Résistance.

L’autre grand angle mort concerne l’Empire colonial. Les soldats venus d’Afrique du Nord, d’Afrique subsaharienne ou d’autres territoires de l’Empire français participent pourtant largement à la reconquête du territoire. Leur engagement, leur sacrifice et leur rôle dans la Libération restent ici largement effacés au profit d’un récit centré sur quelques grandes figures métropolitaines.

Ce choix n’est pas anodin. Il perpétue une vision traditionnelle de la Seconde Guerre mondiale où certains acteurs deviennent les héros incontestés tandis que d’autres disparaissent presque entièrement de l’écran. Pour une génération qui découvre cette période avec le recul de plusieurs décennies, cette mémoire sélective saute rapidement aux yeux. Les films impressionnent par leur reconstitution historique et leur ambition politique, mais ils rappellent aussi qu’aucun récit historique n’est totalement neutre. Ce qui est montré construit la mémoire. Ce qui est oublié la façonne tout autant.

À l’heure où l’histoire cherche justement à redonner leur place aux femmes, aux combattants coloniaux et aux mémoires longtemps marginalisées, ce diptyque donne parfois le sentiment de regarder le passé avec les lunettes d’hier plutôt qu’avec celles d’aujourd’hui. C’est sans doute sa principale limite, mais aussi ce qui le rend intéressant : non seulement pour ce qu’il raconte, mais aussi pour ce qu’il choisit de taire.

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