Les masculinistes : ces hommes qui n’ont rien compris

La révolution féministe a bousculé l’organisation patriarcale. Avec le masculinisme nous assistons au retour de flamme d’une virilité blessée. Cette nébuleuse idéologique veut redorer le blason des hommes « opprimés » par l’égalité. Mais elle commet un contre-sens tragique car elle enferme les hommes dans une prison dont ils devraient chercher à s’évader.



Par Jean-Paul Briand


Alors que les revendications égalitaires de la place des femmes dans la société existent depuis très longtemps, l’histoire a retenu que dans le sillage de mai 68, le féminisme contemporain avait pris un tournant décisif en 1970 avec l’apparition du « Mouvement de libération des femmes » (MLF). Cette vague féministe, comme à chaque fois, engendra en ressac un mouvement de libération des hommes, nommé masculinisme. Il prétendait que les mâles étaient les véritables victimes de la modernité, opprimés par un prétendu « système féministe » ou « gynocentré ».

Au bon vieux temps du patriarcat

Il fut un temps où les choses semblaient simples. Il y avait le sexe anatomique : si on observait deux personnes nues, on remarquait quelques spécificités physiques qui permettaient de dire : celle-ci est une femme et celui-ci est un homme. Cela s’est compliqué avec le genre : le féminin et le masculin. Le genre étant considéré comme la somme des qualités, rôles, attitudes, comportements, etc. qui sont attribués aux hommes et aux femmes de manière à ce que ces éléments apparaissent comme naturellement liés à leur sexe. Mais, sur le fondement de la différenciation sexuelle, le genre assigne arbitrairement des stéréotypes hiérarchisés qui fixent des normes, des principes et des conventions relationnelles entre les hommes et les femmes. Ces stéréotypes de genre font, d’après Simone de Beauvoir, qu’« on ne naît pas femme, on le devient ». Des codes sociaux inégalitaires et des traits comportementaux favorisant les hommes se sont construits sur la base des différences physiologiques. C’était au « bon vieux temps » du patriarcat et de la domination masculine regrettée par les masculinistes.

Une manosphère aux visages multiples

Le masculinisme n’est pas une « crise passagère » mais une tentative de réorganisation du patriarcat face aux victoires culturelles de #MeToo. Après un colloque en novembre 2025 sur la montée en puissance des mouvements masculinistes, un rapport fort instructif vient d’être publié par trois sénatrices car, aujourd’hui, le phénomène s’est radicalisé dans ce qu’on appelle la manosphère aux visages multiples :

Ces masculinistes ne comprennent pas que l’objet du féminisme n’est pas de remettre en question l’un des sexes mais le rapport entre les sexes et leurs définitions respectives. Le masculinisme est à la fois une résistance réactionnaire absurde et une offensive violente contre les femmes. Les masculinistes n’acceptent pas qu’être un homme de nos jours implique de renoncer aux privilèges de la domination. Au lieu de s’émanciper des injonctions virilistes délétères, ils s’investissent encore plus dans la domination et réinventent un patriarcat archaïque et mortifère. 

Un immense allégement existentiel

Les hommes ont pourtant tout à gagner de la fin du patriarcat. S’il distribue aux hommes des privilèges politiques et économiques réels, en contrepartie il leur exige le sacrifice de leur intégrité psychique, le silence de leur sensibilité et l’exigence d’une performance perpétuelle. En finir avec ce système serait pour les hommes un immense allégement existentiel.

Le premier aspect de cet allégement est la libération psychique. La « masculinité hégémonique » théorisée par la sociologue Raewyn Connell est un carcan. Un homme, un vrai, un dur, ne pleure pas, ne doute pas, ne fléchit pas. Il encaisse et domine. Les conséquences sont connues. En France, le taux de suicide chez les hommes est trois fois supérieur à celui des femmes. Ce chiffre est le produit du virilisme qui transforme la moindre faiblesse en honte, en déchéance. Briser le patriarcat, c’est autoriser les hommes à accepter leur incertitude sans craindre de déchoir et à troquer le mythe de l’invulnérabilité contre le droit au doute et à la fragilité.

Redécouvrir l’authenticité du lien

Sous le règne du patriarcat, les rapports humains sont soumis à la rivalité et à la compétition. Le masculinisme fait de l’amour une conquête transformant le jeu de la séduction en partie de chasse dont la femme devient trophée. En amitié, l’homophobie intériorisée interdit aux hommes les tendresses fraternelles et les solidarités sincères.

En finir avec la domination, c’est redécouvrir l’authenticité du lien. C’est voir émerger des amitiés, des amours fondés sur la réciprocité. C’est aussi réinventer la paternité. Le père contemporain n’est plus ce patriarche lointain, pourvoyeur de ressources financières mais redouté, parfois brutal et souvent absent. En investissant le champ du « care », de l’attachement et de la tendresse, les hommes s’offrent le luxe d’une richesse relationnelle dont leurs pères ont été privés.

Enfin, l’égalité est la clé d’une émancipation économique face à un capitalisme dominateur. Le patriarcat fait peser sur les épaules masculines le fardeau du « chef de famille », principal garant de la survie matérielle du foyer. Cette injonction est une machine à broyer. Partager pleinement le pouvoir économique et les responsabilités professionnelles avec les femmes, c’est aussi partager la charge mentale de la subsistance. La réussite d’une vie d’homme peut alors cesser de se mesurer à son compte en banque pour se réaligner sur la complémentarité, le partage, la présence et le bien-être.

La fin du patriarcat n’est pas la fin des hommes. C’est, tout au contraire, le début de leur liberté. Il faut dire à cette jeunesse masculine que la véritable audace n’est pas de restaurer des privilèges surannés et destructeurs, mais de bâtir, avec les femmes, une réciprocité, une communion. La vraie virilité n’a pas besoin de dominer pour exister.

« Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent et tant que l’on n’aura pas dit que jusqu’ici cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chance qu’il y ait quoi que ce soit qui change. » Henri Laborit/Mon oncle d’Amérique 

Image : ©Magnific

 
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