Le constat alarmant du CESER sur le manque d’étudiants en Centre-Val de Loire

C’est un constat sévère qu’ont établi deux enseignants membres du CESER concernant l’enseignement supérieur en Centre-Val de Loire : la région compte environ 30 % d’étudiants en moins que la moyenne nationale et seulement 2,8 % de sa population est étudiante, contre plus de 4 % au niveau national. De plus, chaque année 7 000 jeunes quittent la région pour poursuivre leurs études ailleurs, principalement vers l’Île-de-France et les régions voisines. Ce déséquilibre fragilise durablement le territoire, tant sur le plan démographique qu’économique.

Université d’Orléans

Interview

Lors de la session de juin du CESER régional, deux rapporteurs ont présenté une importante publication intitulée « Les freins à l’accès à l’enseignement supérieur en Région Centre-Val de Loire ». Les auteur·e·s, Nathalie Grenon, professeure de mathématiques à l’INSA Centre-Val de Loire et François Bardot, représentant le syndicat d’enseignants FSU, ont accepté de répondre à nos questions sur leurs travaux.


Qu’est-ce qui a motivé votre communication au CESER ?

Nathalie Grenon : C’est une idée qui remonte à la précédente mandature du CESER. C’était un dossier qui nous tenait à cœur parce que ce déficit d’étudiants au regard de la population de notre région nous semble être un véritable enjeu, encore trop méconnu.

Cela nous paraît d’autant plus important dans une période de transitions climatique, industrielle et écologique. La région a besoin de former des cadres, des ingénieurs, mais aussi l’ensemble des compétences nécessaires pour assurer les services à la population. On est tous conscients du manque de médecins alors même qu’il y a une faculté de médecine qui s’est ouverte à Orléans. En fait, les filières n’ont pas été autant développées qu’elles auraient dû l’être, en bonne partie à cause de cette proximité avec la région parisienne qui offre toutes les possibilités de poursuite d’études. Mais on ne peut pas se contenter de dire à nos étudiants qu’ils n’ont qu’à étudier à Paris. Après c’est difficile de faire revenir les gens. Chaque année, près de 7 000 étudiants migrent et quittent la région. Même si des étudiants viennent des régions limitrophes, ça ne comble pas le déficit.

François Bardot : On a un retard qui est pratiquement de 30 % par rapport aux autres régions. Cela représente 30 000 jeunes qui manquent dans l’enseignement supérieur en comparaison, hors région parisienne qui constitue un cas très spécifique, sans compter ceux qui migrent.

L’université d’Orléans est récente, même si ses origines sont anciennes ; mais dans sa forme moderne, elle est récente. Historiquement, il n’y avait pas d’enseignement supérieur en région Centre, ça veut dire que les jeunes issus des couches supérieures, notamment les meilleurs élèves, avaient pris l’habitude de partir faire des études à Paris. Et une grande école, c’est évidemment ailleurs puisqu’il n’y en a pas dans la région et ça perdure encore maintenant. C’est étonnant parce que c’est quand même un passé qui paraît un peu révolu aujourd’hui. 


Quelles sont les conséquences de cette situation ?

FB : On a une région qui reste industrielle mais on n’a pas de formation d’ingénieur en nombre suffisant. On a le même problème en agronomie par exemple. On est une région très agricole et il n’y a pratiquement pas de formations d’agronomie : la seule qui existe touche plutôt à la cosmétique. On n’a pas non plus de formation vétérinaire. On a beaucoup parlé des déserts médicaux, mais finalement on a un peu le même genre de phénomène sur des filières moins connues. On peut clairement se demander si le manque de formation de médecins et de personnel médical en règle générale n’est pas un morceau de la désertification des formations supérieures.

En ce moment il y a deux grandes industries qui recrutent en région : la production d’électricité et l’armement. À Bourges notamment, elles sont soumises à une intense pression. Elles ne réussissent pas à trouver les personnels à embaucher en nombre. Ça impacte directement l’avenir économique de la région parce qu’on voit mal quelle industrie viendrait s’implanter si elle ne trouve pas un vivier de main-d’œuvre hautement qualifiée.


Quelles sont les raisons pointées dans votre rapport ?

NG : La première raison, c’est une question d’offre de formations qui n’est pas suffisamment diversifiée. Il y a des raisons budgétaires et économiques parce que dans la région, on a plus misé sur les filières courtes, ce qui est très bien pour accompagner l’industrie de la région. Les filières type BTS ou BUT (ex-DUT) ont été bien développées. Cela permet aussi un taux de chômage légèrement plus bas que la moyenne. Mais ça a créé des habitudes et un manque d’ambition générale. On ne voit pas forcément la nécessité ou l’utilité d’études longues et ça se voit à tous les échelons. Déjà dès le collège et le lycée, on a moins de bacs généraux qu’ailleurs, on a moins d’ambition au niveau des études qu’ailleurs et une fois que les choses sont ancrées dans les mentalités, c’est difficile de les faire changer.

Au-delà de l’aspect mentalité, vous pointez un certain nombre d’éléments beaucoup plus concrets comme le logement ou les déplacements ?

NG : En Centre-Val de Loire, le logement étudiant est très insuffisant. Ce n’est pas un problème propre à la région, mais c’est ici qu’il y a vraiment des progrès à faire. On a proposé des idées mais il est important de tenir compte de l’essor des formations en alternance. Cela suppose de penser au logement des alternants, y compris de ceux qui ne sont pas originaires d’Orléans ou de Tours. Le coût du logement représente un vrai obstacle pour les jeunes, même si on a des possibilités de proposer des logements à un coût moindre que dans la région parisienne.

Il y a aussi la question de la mobilité rurale : quand on habite dans des localités un peu isolées, c’est forcément un problème. Il faut penser à développer des formations délocalisées, des campus dits connectés qui sont plus près des populations rurales, « des antennes » comme on les appelait avant. Ces campus de proximité, comme l’INSA à Bourges et à Blois, contribuent également à une meilleure répartition territoriale de l’offre de formation.

Dans les préconisations du rapport, il y a aussi un volet sur le déficit d’information chez les jeunes…

NG : Il est vrai que c’est quelque chose qui nous a frappés dans l’enquête qu’on a réalisée. Les jeunes disent qu’ils sont à la recherche d’informations. Des informations il y en a, mais ils ont du mal à se les approprier. Peut-être que les voies de communication ne sont pas adaptées. Dans les collèges et lycées, les conseillers d’orientation devenus les PsyEN (psychologues de l’Éducation nationale) sont en nombre très insuffisant. Après il y a aussi Parcoursup qui est une mine d’informations mais qui fait peur aux gens avec un côté rebutant. Les jeunes se sentent donc sous-informés et il faut certainement réfléchir à des canaux plus adaptés, même si la Région fait déjà beaucoup.

On avait déjà repéré que les jeunes en Centre-Val de Loire répugnent à faire des études. Le Conseil régional peut faire beaucoup pour gagner en lisibilité et simplicité, et surtout développer des accompagnements individuels, c’est ça la demande des élèves.

Les plus fragiles en règle générale ont besoin d’un accompagnement individuel qui n’est pas porté par la famille, parfois négative. La famille du jeune pense souvent qu’on n’a pas besoin de faire des études longues : ça coûte cher et ce serait mieux de travailler tout de suite ou de faire des études plus courtes. La pression familiale, cela peut être aussi de bons conseils, mais c’est souvent un manque d’ambition et de confiance dans le milieu scolaire.

En conclusion, que préconise votre rapport ?

FB : La première chose à faire, pas seulement du côté du Conseil régional mais de la totalité des instances de la région, des collectivités locales et territoriales, voire des entreprises et des établissements universitaires, c’est de régler les problèmes matériels qui pèsent un poids considérable.

Le deuxième gros point, c’est de créer dans la région des formations qui n’existent pas ou qui sont en nombre complètement dérisoire. On pense par exemple aux ingénieurs.

Notre constat, c’est qu’actuellement en région Centre-Val de Loire il n’y a pas d’instance qui ait une vision synthétique, qui développe une politique globale de l’enseignement supérieur : tout le monde joue dans son coin.

L’essentiel des décisions importantes est pris à l’échelon national à partir d’une logique concurrentielle, disons-le, entre l’université et les grandes structures de formation nationale. On souhaiterait rassembler dans une conférence permanente toutes les parties prenantes, à commencer évidemment par le Conseil régional mais aussi les conseils départementaux, les métropoles, des représentants des entreprises, les établissements d’enseignement supérieur, pour mettre en cohérence les divers projets. Ça permettrait aussi de présenter aux jeunes une vision claire de ce qui se fait dans la région. Il faut aussi mettre en avant les organismes de recherche de premier plan sur notre territoire : c’est très mal connu et ça n’aide pas à l’attractivité des formations. Il y a aussi des choses à faire pour rapprocher la recherche et l’enseignement supérieur des populations. 

Propos recueillis par Gérard Poitou

 

 

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