A la lecture des messages des principaux politiciens de droite cette année, on est pris d’un vertige. Ils pensent à quoi quand ils célèbrent le 14 juillet en ne partageant que des déclarations d’amour à l’Armée ? Interrogation d’autant plus pertinente que la fête nationale a été l’objet de beaucoup de malentendus depuis…1789.

French soldiers, sailors, airmen and Marines lmarch in the annual Bastille Day military parade down the Champs-Elysees in Paris, July 14, 2017. DoD photo by Navy Petty Officer 2nd Class Dominique Pineiro sce Wikipedia
Par Joséphine
50 nuances de 14 juillet
Déjà, le 14 juillet originel, celui de 1789 doit être bien compris. Le 18ème siècle a déjà compté 8.000 émeutes violentes et le printemps 1789 est particulièrement tendu à Paris : convocation des États généraux, crise alimentaire majeure avec un prix du pain qui explose, instabilité politique inouïe, notamment avec le renvoi du ministre Necker, très apprécié de la bourgeoisie pour ses politiques budgétaires et ses propositions fiscales , violences dans le centre de Paris avec des attaques et destructions des barrières douanières dès le 9 juillet et ce pendant plusieurs jours. La prise de la Bastille le 14 juillet est à resituer dans un continuum et représente le résultat conjugué d’une émeute de la faim, avec une foule massée devant la prison pour réclamer de la poudre après avoir volé des milliers de fusils aux Invalides, et l’arrivée de quelques canons de la Garde Française dont une partie des soldats se mutinait depuis quelques jours et se rapprochait de la milice bourgeoise de Paris, milice auto-formée pour éviter les débordements populaires et constituer une éventuelle résistance si le roi faisait appel aux mercenaires Allemands et Suisses qui entouraient la capitale. Aucun acteur du 14 juillet n’a « pris » la Bastille pour protester contre l’arbitraire royal, aucun protagoniste n’a eu l’impression d’abolir la monarchie absolue ou de faire une Révolution.

Fête de la Fédération le 14 juillet 1790 sur le Champ-de-Mars. Musée de la Révolution française – Vizille
Le 14 juillet décisif est celui de 1790, lorsque les milices bourgeoises des grandes villes de France se retrouvent à Paris pour se célébrer elles-mêmes et leur fraternisation avec les troupes de ligne. Cette réjouissance que l’on nomme « fête de la fédération » et plus tard « fête de la concorde » a un message clair : c’est le rapprochement symbolique et civique entre la bourgeoisie et la noblesse. Du reste, c’est un grand aristocrate, le marquis de La Fayette, qui dirige cette milice bourgeoise désormais nommée Garde Nationale. Et c’est cette Garde Nationale dirigée par La Fayette qui, un an plus tard presque jour pour jour, le 17 juillet 1791, réprimera dans le sang et sans sommation une manifestation populaire de protestation à la suite de la tentative de fuite du roi quelques jours plus tôt – la fameuse fuite de Varennes –, roi qui voulait rejoindre son beau-frère pour ensuite attaquer Paris. On comptera plusieurs dizaines de morts.

Le come-back de la prise de la Bastille
Sous la Première République, on célèbre sa proclamation le 1er vendémiaire (fin septembre), sous le Directoire puis le Consulat (1794-1804) on fête la Concorde puis sous l’Empire, on ne commémora plus que le couronnement de l’empereur Napoléon tous les 2 décembre. Avec la Restauration (1815), on reviendra à la célébration de Saint-Louis chaque 25 août. L’éphémère Seconde république fête sa double proclamation les 24 février et 4 mai puis le Second empire instaure la Saint-Napoléon en tant que fête nationale, le 15 août, jour de la naissance de Bonaparte.

Ce n’est qu’en 1880 et après de nombreux débats que l’Assemblée de la Troisième république, presque exclusivement bourgeoise mais également bien garnie en monarchistes, décide de remettre le 14 juillet sur le devant de la scène, mais avec un compromis : on y célèbre une prise de la Bastille de 1789 qui aurait été populaire, symbole de la fin de l’absolutisme, mais aussi la fête de la Fédération de 1790, plus rassurante pour la droite, encore épouvantée par le dernier épisode de – vrai – peuple en armes : la Commune de Paris. Et dès la première édition en 1880, le clou de la journée est un défilé militaire, dans un contexte d’exacerbation du nationalisme à la suite de la défaite humiliante de 1870-1871 contre la Prusse. D’ailleurs, dès 1882, en province, les petits défilés militaires sont grossis de l’apport des Bataillons Scolaires, une institution organisée dans le cadre de l’école publique et qui initie les garçons de 6 à 14 ans à la pratique militaire.
A noter qu’entre 1936 et 1953, le PCF, la CGT et la LDH organisaient pour le 14 juillet un défilé populaire afin de célébrer les valeurs de la République – et dont la mémoire est depuis quelques semaines discrètement ravivée par le PCF, LFI et EELV –. Mais c’est François Mitterrand, ministre de l’Intérieur, qui interdit ce défilé à partir de 1954 après que l’édition de 1953 ait vu sept manifestants algériens proches des indépendantistes se faire tuer par balle par la police, sans sommation, 50 autres étant blessés également à l’arme à feu.
Le 14 juillet, la « canon-pride » ?
Et très clairement, quand on voit les messages de nos figures contemporaines de la droite, d’Attal à Zemmour, en passant par Philippe, Macron et les duettistes du RN, on comprend qu’on ne célèbre pas le même 14 juillet. Pour eux, c’est une fête nationaliste qui glorifie l’Armée davantage qu’une fête républicaine qui commémore l’entrée du peuple dans l’histoire et la citoyenneté.

C’est d’autant plus vrai pour Eric Zemmour, héritier d’une droite contre-révolutionnaire et monarchiste – on le voit enjamber 1789 pour honorer 1000 ans d’histoire – et pour Jordan Bardella, dont la douce moitié est une aristocrate, descendante directe de la branche espagnole des Bourbons, les cousins de Louis XVI en 1789. On imagine que pour ces gens, la Révolution française n’est pas qu’un aimable souvenir.
Cela étant dit, d’autres dates pourraient s’avérer plus pertinentes de nos jours pour incarner la fête nationale en la démilitarisant. Le 4 août ? L’abolition – imparfaite – des privilèges ? Le 26 août ? L’adoption de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ? Le 21 janvier ? Date de l’exécution de Louis XVI pour haute trahison. Le 10 août ? Date de la prise des Tuileries par les Sans-Culotte qui capturent et livrent Louis XVI pour qu’il soit enfin jugé. Le 21 avril ? Date à laquelle les femmes peuvent enfin voter et date à laquelle on ressemble enfin un peu plus à une démocratie complète et pas juste une quequettocratie.
Mais bon, vu la gueule du débat public, le caractère agressif et résolu et de la bourgeoisie aux commandes en pleine dérive autoritaire et illibérale, on en restera à une teuf pour bidasses et joujous meurtriers, avec président en Ray-Ban. For sure.

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