Ce jeudi 3 septembre à Tours se déroulait le procès qui opposait Radio France et deux députées LFI aux gérants du Canon Français. Ces derniers, organisateurs de banquets présentés comme festifs et franchouillards, accusaient les quatre prévenus de diffamation pour avoir écrit dans un article et dans un communiqué de presse en octobre 2025 que leur boîte était liée à l’extrême droite et que des saluts nazis étaient réalisés pendant les fameux repas.
Les députées LFI Marie Mesmeur (à droite) et Mathilde Hignet ont comparu devant le tribunal correctionnel de Tours pour diffamation. Le jugement a été mis en délibéré au 12 novembre prochain. ©Joséphine
D’un côté, les deux gérants du Canon Français dont le siège social est en Touraine : nom à particule, mocassins en daim, veste à coudière, cheveux mi-longs effet mouillé façon sortie de plage à Capri. De l’autre, deux députées LFI bretonnes, une éducatrice spécialisée et une ouvrière agricole, puis Radio France, plus précisément la PDG, responsable des contenus, et un jeune journaliste qui a rédigé un papier pour Ici Touraine (www.ici.fr/centre-val-de-loire/indre-et-loire-37/les-banquets-polemiques-du-canon-francais-installent-leurs-tablees-ce-week-end-a-parcay-meslay-3796148), les deux sont du reste absents. Plaignants et prévenus sont accompagnés d’avocats parisiens rompus au droit de la presse et, face à tous ces protagonistes, des magistrats très discrets. Une procureure qui ne fait pas de commentaire et trois juges silencieux qui ne prononceront que quelques mots pendant les trois heures d’audience. Car les affaires de diffamation, notamment par la procédure spéciale de la citation à comparaître, sont une exception dans le droit pénal français. Ici, le ministère public est réduit à la figuration et ce sont les avocats des deux parties qui s’affrontent qui font valoir leurs arguments devant les juges. Est-ce que les déclarations des prévenus sont fausses et portent-elles atteinte à l’honneur des plaignants ? Est-ce que ce qui a été écrit – même si c’est faux – l’a été de bonne foi, à partir d’une base factuelle suffisante et sans qu’une animosité préalable puisse laisser à penser qu’il y a mensonge délibéré de manière à nuire aux plaignants ? La cour aura eu trois heures d’audience pour se faire une idée.
Questions de procédure et joute folklorique
Dès le début, les magistrats décident d’examiner séparément les deux publications qui sont attaquées par le Canon Français. Mais pour les deux écrits, les débats commencent par des demandes de nullité de la part de la défense. Classique en droit de la presse : avant même d’examiner les dossiers sur le fond, il s’agit de regarder dans le détail si la procédure a été scrupuleusement suivie. Le timing très contraignant de la procédure a-t-il été respecté ? Les délais laissés à la défense pour produire des documents ont-ils été suffisants ? Les passages incriminés comme diffamatoires sont-ils clairement identifiés ? Les bons articles de loi sont-ils convoqués pour justifier d’un procès ? A-t-on porté atteinte aux droits de la défense ? Les échanges sont assez techniques, il est question de guillemets, de passages en gras et soulignés, de fautes de frappe, de la longueur des extraits des articles, d’adresses où ont été délivrées les assignations pour les prévenus.
Les esprits s’échauffent même quelque peu, « avec deux députées jeunes et vivaces et leurs conseils tout aussi jeunes et affûtés, je pensais qu’ils saisiraient que ce sont les passages en gras et soulignés qui sont attaqués par mes clients et qu’il s’agit bien d’accusations de diffamation. D’ailleurs, lors du rassemblement à 18h devant votre tribunal, c’est bien pour soutenir les deux députées face à des accusations de diffamation. La défense sait donc très bien pourquoi elle est poursuivie », cingle l’éloquent avocat du Canon Français qui balaye d’un revers de main les demandes de nullité qu’il appelle « la martingale habituelle du droit de la presse ».
Tout aussi classiquement dans ce type de procès, les juges notent les arguments mais n’examinent pas séparément la forme de la procédure et le fond de l’affaire, leurs décisions sur ces deux aspects seront donc rendues en même temps, plus tard, en l’occurrence le 12 novembre prochain.
Ici Touraine à la barre
Honneur en premier à Radio France donc, dont le papier incriminé remonte au 22 octobre 2025.
L’avocat du Canon Français rappelle le contexte d’organisation par ses clients de banquets en Bretagne, suscitant rapidement une pétition sur Internet qui évoque « les chants à la gloire de Bardella, les drapeaux royalistes, les saluts nazis et l’appétence pour la violence de certains participants ». Et c’est justement cet extrait repris par Ici Touraine, et plus précisément les deux derniers éléments, qui sont attaqués par le Canon Français qui y voit une atteinte à l’honneur des deux gérants et l’une des causes de l’annulation d’une série d’événements, d’où d’ailleurs leurs demandes de dédommagement à hauteur de 30 000 euros pour atteinte à l’image ainsi que 5 000 euros pour le préjudice moral.
Car l’avocat considère que l’article ne respecte pas les règles les plus élémentaires de la prudence journalistique et que le lecteur retiendra qu’on attribue les saluts nazis et l’appétence pour la violence au Canon Français lui-même et non aux participants. Pire, on laisse à penser que l’entreprise organiserait des événements « où l’on laisse libre cours à des saluts nazis ». « Le journaliste utilise une pétition anonyme avec des témoignages anonymes » et « il a choisi de mettre en intertitre et donc en gras avec une police plus grande que le texte » les mots infamants. « Et l’on sait que le lecteur moyen lit en diagonale et ne retient que les titres », continue-t-il.
L’avocat du Canon Français. ©Joséphine
« En matière de presse, la mauvaise foi du prévenu est présumée, c’est à lui de prouver sa bonne foi grâce à la prudence de son expression, l’absence d’animosité préalable et avec une bonne enquête. Ici, le journaliste s’appuie sur une source unique, une pétition en ligne, peu fiable et déontologique, il transforme la citation et il n’y a jamais eu une seule photo ou vidéo montrant un salut nazi pendant un événement du Canon Français. Le journaliste n’a même pas interrogé mes clients pour avoir leur point de vue, il cite juste leurs déclarations sur France Bleu Armorique », conclut l’avocat.
« C’est de l’intimidation »
L’avocate de la défense, elle, parle « d’une réécriture de l’histoire par le Canon Français pour se victimiser. La pétition avait déjà été relayée avant par Ouest France ou le Figaro et l’article d’Ici Touraine montre les tensions liées au banquet organisé près de Tours peu après [ce dont Magcentre avait fait état (www.magcentre.fr/351127-un-automne-charge-pour-les-extremes-droites-tourangelles)]. La pétition est citée comme telle et le Canon Français n’est pas visé. Il n’y a aucune imputation de faits précis ». « La jurisprudence de ces dernières années, ainsi que les positions de la Cour Européenne des Droits de l’Homme sont très claires : les journalistes sont fondés à écrire dans le cadre de débats d’intérêt général, avec une base factuelle suffisante. Oui, le Canon Français est lié capitalistiquement au milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin dont les objectifs politiques sont publics [les parties civiles et leur avocat hochent la tête mécontents, soufflant et levant les yeux au ciel]. Et le journaliste peut citer la pétition à partir du moment où la citation est fidèle au propos et qu’il ne s’approprie pas lui-même ce qui est dit. Il n’a pas l’obligation de vérifier que ce qui est dit est vrai, la jurisprudence est très claire là aussi. Pour la question de l’intertitre, c’est du délire, c’est pour rythmer la lecture et la citation complète est juste après, il n’y a aucune manipulation de la part du journaliste. La défense sait très bien également que le journaliste n’était pas obligé d’interroger ses clients, d’autant plus qu’il les cite via un autre article et que leur position sur la question des annulations et du cas Stérin est bel et bien présente dans le papier. Tout ceci ressemble fort à une procédure-bâillon, le Canon Français veut mettre la pression aux journalistes », conclut-elle avant de demander la relaxe de ses clients.
Devant la salle, un cadre de presse locale qui assiste au procès semble assez d’accord. « C’est de l’intimidation. Cette fois c’est un procès, d’autres fois, comme lors du dernier article que mon média a consacré aux banquets du Canon Français, j’ai reçu un coup de fil bien fumasse ».
Deux députées devant le tribunal de Tours
L’ambiance se tend rapidement quand vient le tour des deux députées LFI Marie Mesmeur et Mathilde Hignet. Immédiatement, leur avocat demande aux juges s’il peut interroger les gérants du Canon Français et si ses clientes pourront prendre la parole. L’avocat du Canon Français fulmine : « Cela ne se fait jamais en matière de presse ! » Il alerte les juges sur la « tentative de transformer le tribunal en meeting politique » et il « refuse que ses clients soient mis sur le grill pour se faire traiter de fachos ». La défense met en évidence que la CEDH reconnaît le droit en matière pénale de laisser les parties civiles et les prévenus s’exprimer. Les juges l’autorisent donc à procéder, ou plutôt « ne s’y opposent pas », accueillant manifestement le procédé de manière plutôt fraîche.
Les deux gérants du Canon Français s’avancent donc à la barre, agacés. « Avez-vous des liens avec M. Stérin ? » Refus de répondre. « La charte de bonne conduite du Canon Français date de quand ? » Refus. « Avez-vous déjà exclu un participant à vos événements qui avait des propos déplacés ? » Refus. « De quand date l’annulation des banquets en Ille-et-Vilaine l’an passé ? » Dernier refus.
Une fois rassis, ce sont les deux députées qui viennent à la barre et qui expliquent brièvement pourquoi, avec 11 autres politiques, elles avaient signé un communiqué de presse demandant l’annulation des banquets au préfet, au titre du risque de trouble à l’ordre public. « Déjà, nous ne comprenons pas pourquoi nous sommes les deux seules poursuivies parmi les 13 signataires du communiqué de presse ? Comme par hasard, nous sommes les deux seules LFI. Nous, on s’est appuyées sur la presse pour saisir ce qu’est le Canon Français, on a vu les pétitions, on a croisé des électeurs de nos circonscriptions qui étaient inquiets et on voyait bien les marqueurs habituels de l’extrême-droite dans la communication de l’événement et dans les commentaires sur les réseaux sociaux. Elles parlent du projet Périclès (www.humanite.fr/politique/bien-commun/exclusif-pericles-le-projet-secret-de-pierre-edouard-sterin-pour-installer-le-rn-au-pouvoir), des alertes à ce sujet d’universitaires et de la stratégie de l’extrême-droite au sujet de la bataille culturelle, tout comme de la volonté de Stérin de financer une véritable guérilla judiciaire ».
« Stérin n’est pas mon client »
« Je m’étonne de la manipulation du tribunal, c’est dommage », commence l’avocat du Canon Français. « Tous ces délires sur Périclès… par contre la réalité factuelle, c’est que mes clients ont subi des moqueries au sujet de leurs noms à particule et que ce sont eux qui ont dû gérer les conséquences de tout ça, les annulations, les surcoûts liés à la présence de manifestations contre ou pour leurs banquets, pas M. Stérin », enchaîne-t-il avant d’en remettre une couche sur l’article d’Ici Touraine convoqué par les députées LFI, imputant sans aucune réserve des saluts nazis à des participants des banquets et la volonté de faire de ces événements des tribunes d’extrême-droite. Au sujet des poursuites de ces deux seules élues, toutes deux LFI ? « Navré de peut-être vous vexer, mais on ne vous connaissait pas et nous ne savions pas de quel parti vous étiez. Plutôt que d’engorger les tribunaux avec de nombreuses plaintes, nous avons préféré suivre la loi et poursuivre Mme Mesmeur qui est la première à avoir partagé publiquement ce communiqué et Mme Hignet qui avait fait de même sur Twitter ». « Ce communiqué ne présente pas ses sources et dans le pensum de 30 pages que leur avocat nous a envoyé il y a trois jours, à croire qu’ils n’avaient pu le faire plus tôt, sur les douze articles cités, neuf sont postérieurs au communiqué de presse et ne sont donc valables. Du reste, aucun ne présente de preuve au sujet de saluts nazis pendant un banquet, tout juste quelques bras tendus équivoques, des bras gauches d’ailleurs, ce qui n’est pas dans les habitudes nazies, mais passons ». « La jurisprudence met en avant qu’un élu, comme un journaliste, de par sa notoriété et son haut degré de confiance, doit être particulièrement prudent. Or, ce communiqué ne l’est pas, alors qu’il a dû être lu et relu. Nous ne faisons pas de procédure-bâillon ! Mais hors de question de tout laisser passer et qu’on puisse assimiler le Canon Français à un meeting néo-nazi », conclut l’avocat, toujours aussi clair, habité et efficace.
Dernier à prendre la parole, l’avocat de la défense est le seul à s’approcher du micro, probablement conscient qu’il ne s’adresse pas qu’aux juges mais aussi à la petite dizaine de journalistes présents dans la salle. « Mes clientes n’ont pas écrit que le Canon Français est un meeting néo-nazi, elles ont co-signé un communiqué de presse qui demande au préfet de prendre ses responsabilités au regard du risque de trouble à l’ordre public de ces banquets. Elles parlent de faits, elles n’accusent pas le Canon Français d’être responsable ou d’accord avec les faits. Le communiqué est argumenté, pondéré et avec une conclusion claire. Bien sûr que les plaignants savent très bien qui sont les deux personnes qu’elles ont citées devant le tribunal, c’est même dans les pièces qu’ils ont eux-mêmes fournies et bien sûr qu’elles auraient pu poursuivre les co-signataires pour complicité, le journaliste d’Ici Touraine est d’ailleurs poursuivi pour complicité de diffamation aux côtés de la PDG de Radio France. Bien sûr aussi que les plaignants connaissent bien M. Stérin qui n’est pas juste un lointain investisseur. Après ce communiqué, la presse n’a fait que confirmer ce que l’on savait déjà, sur France Inter on parle de signes qui s’apparentent à des saluts nazis, il fallait vérifier que c’était vrai [ici l’avocat pense à une vérification des gérants au sujet de leurs clients mais les gérants font ostensiblement oui de la tête sur le banc à destination de la salle, pensant, eux, à une vérification de la part des journalistes]. Il y a eu aussi une commission d’enquête sénatoriale sur le sujet. Mais avant tout cela, il y avait eu un article de Charlie Hebdo en 2024, des articles, des pétitions. À Béziers, le médiatique maire d’extrême droite Robert Ménard avait été invité au banquet du Canon Français. Les liens avec l’extrême droite sont donc incontestables. Je rappelle également que la demande de 30 000 euros de dommages et intérêts pour l’annulation des banquets bretons est du délire ! Les banquets ont été annulés le 17 octobre 2025 alors que le communiqué est du 31 octobre et que de toutes façons les banquets ont été finalement proposés non loin du lieu d’origine ! Je demande donc la relaxe de mes clientes et de condamner les parties civiles pour poursuites abusives. Vous les juges êtes ici les gardiens de la liberté d’expression. »
La séance est levée vers 17h.
Épilogue
Devant le Palais de Justice, une douzaine de policiers surveillent les allées et venues. « Je pensais qu’il y aurait plus de monde et que ce serait plus animé. D’habitude, quand il y a des politiques, ça s’agite », confie l’un d’eux. À 18h, un rassemblement de soutien organisé par La France Insoumise avec des prises de parole réunit une grosse cinquantaine de personnes, dont une demi-douzaine d’élus, rejoints par d’autres élus de la branche gauche d’EELV.
Le Canon Français et son avocat, après avoir déclaré à la presse que « quelle que soit la décision des juges, le procès est déjà une victoire car aucun élément probant sur les saluts nazis n’a pu être apporté » repartent tranquillement, peut-être peu certains de leur victoire judiciaire mais probablement satisfaits de leur communication.
Plus d’infos autrement :
Les nouvelles Chroniques judiciaires de Joséphine au Tribunal d’Orléans #1