Quatre personnalités liées à l’ADA Blois Basket font l’objet d’un signalement au Procureur pour une possible prise illégale d’intérêts

En juin 2026, l’association Anticor 41 a adressé au parquet de Blois un signalement mettant en cause quatre personnalités blésoises avec des fonctions publiques ou politiques. Le dossier auquel Magcentre a pu avoir accès, particulièrement fourni et précis, pointe des potentiels conflits d’intérêts dans l’attribution de subventions à la SASP ADA Blois Basket, ce qui amène Anticor 41 à soupçonner une « prise illégale d’intérêts et recel dans l’octroi de subventions » et un « détournement de fonds publics par négligence par l’absence de contrôle de la subvention européenne ».

L’ADA Blois est au cœur des interrogations d’Anticor 41 sur l’attribution de subventions publiques. ©Magcentre



Par Joséphine


Passion basket

L’histoire commence au début des années 2010. À l’époque, le club associatif de l’ADA Blois Basket 41 accumule les résultats solides en Nationale 1 et songe sérieusement à intégrer les championnats de l’élite professionnelle. Mais cette ambition a un coût et les finances du club ne suivent pas forcément. C’est dans ce contexte, en 2014, que Paul Seignolle, dirigeant de l’un des plus importants sponsors du club, prend la présidence de l’ADA Blois Basket 41. Les turbulences budgétaires seront alors réglées grâce à la création du Basket Club Entreprise, une structure regroupant 150 entreprises qui soutiennent financièrement l’équipe, y injectant des centaines de milliers d’euros. Et dans ce processus de mise en relation entre le club et des acteurs privés, on retrouve comme facilitatrice la Chambre de commerce et d’industrie de Loire-et-Cher (CCI 41), présidée par Yvan Saumet et où siégeait alors Paul Seignolle.

Deux ans plus tard, en 2016, c’est enfin la montée en Pro B et Paul Seignolle, toujours offensif, lance sa stratégie « Top 20, 2020 » avec l’idée d’accentuer encore le lien entre le club et le monde de l’entreprise, stratégie d’autant plus aisée à développer que Seignolle devient en 2017 le président du MEDEF 41. Il l’explique alors à la presse spécialisée : « Pour moi, un club de basket c’est une entreprise qui doit gagner de l’argent (…) le projet sportif lié au projet économique a du sens car ça vous permet de faire du business (…) les entreprises ne sont pas des philanthropes. Quand elles mettent de l’argent dans un projet sportif, c’est aussi pour avoir un retour ».

Accompagnant cette ambition sportive, la communauté d’agglomération de Blois construit une nouvelle salle à 25 millions d’euros – le Jeu de Paume – située sur une ancienne friche propriété de… la CCI 41, salle qui servira à partir de 2017 aux matchs et entraînements de l’équipe de basket qui est en passe de devenir la locomotive du sport blésois.

Habemus club pro

Mais un problème de fond demeure : le club a un statut associatif à but non lucratif qui limite son développement potentiel. D’autant plus que pour accéder à la Pro A – le graal du basket hexagonal –, il faut qu’un club mette en place un centre de formation agréé, ce qui nécessite des investissements conséquents. Qu’à cela ne tienne, le 17 avril 2018, l’ADA Blois Basket 41 tient une assemblée générale extraordinaire dont l’objet est la création d’une société anonyme sportive professionnelle (SASP). Le vote des membres de l’association valide la proposition et trois jours plus tard, les statuts de la SASP sont déposés au tribunal de commerce de Blois, laissant à penser que le projet de transition vers une société anonyme était en préparation depuis un moment. Parmi les actionnaires de la toute nouvelle SASP, on retrouve Yvan Saumet et Michel Pillefer et bien sûr Paul Seignolle via une de ses sociétés. Ce dernier devient l’actionnaire majoritaire du club avec plus de 40 % des parts et il est assez logiquement élu président de la SASP.

De son côté, l’association loi 1901 ADA Basket Blois 41 qui a mis 30 000 euros dans la SASP et qui lui transmet son nom et sa notoriété acquise depuis des décennies ne disparaît pas, elle reste l’asso support du club professionnel et aura la gestion du volet basket amateur. Du reste, Paul Seignolle en sera encore président pendant sept mois avant de passer la main.

Par ailleurs, dès sa création, la SASP négocie un emprunt de 450 000 euros sur 15 ans auprès de la banque CIC dont le directeur régional était jusqu’en 2016… Michel Pillefer, et la société réserve aussi trois appartements en cours de construction, appartements situés non loin du Jeu de Paume sur des terrains aménagés par 3 Vals Aménagement, un acteur parapublic présidé par Yvan Saumet au titre de sa présidence de la CCI et dont un des administrateurs est le frère de Michel Pillefer, Bernard.

Mais malgré son passage express vers un modèle de société privée et sa première place en Pro B en mai 2018, l’ADA Blois Basket n’est pas admise à monter en Pro A, son centre de formation n’étant pas encore homologué. Ce ne sera que partie remise.

Pluie de subventions

Dans les mois qui suivent, la Ville de Blois signe une convention de partenariat avec la SASP et une subvention de presque 190 000 euros est votée pour l’année 2019, au titre des missions d’intérêt général que mènera le club auprès de la population. Une nouvelle subvention est votée en 2020, sans que l’on en connaisse d’ailleurs le montant. Fin 2020, la Ville passe un contrat de prestation avec le club pour de la communication et des relations publiques à hauteur de 115 000 euros pour la saison 2021/2022, puis rebelote sur les saisons 2022/2023 et 2023/2024, à chaque fois pour 175 000 euros. Parallèlement, la Ville attribue aussi des subventions à la SASP, toujours pour les missions d’intérêt général : 180 000 euros en 2022, 325 000 euros en 2023, 350 000 euros en 2024.

Détail des plus intéressants : depuis les élections municipales de mars 2020, Michel Pillefer est élu conseiller d’opposition à Blois avec l’étiquette LR. Or, « Pillefer aurait pris part à au moins six votes du conseil municipal concernant la SASP entre 2021 et 2024. En tant qu’actionnaire, celui-ci avait un intérêt direct dans le renforcement des ressources financières du club, induit par ces subventions. En ne se déportant pas de ces délibérations, l’élu se serait placé en situation de conflit d’intérêts », estime Anticor 41.

À noter que la communauté d’agglo de Blois, présidée par le socialiste Christophe Degruelle, un lieutenant du maire non moins socialiste de Blois Marc Gricourt, a également passé un contrat pour des prestations de communication et relations publiques avec la SASP pour environ 150 000 euros par saison entre 2022 et 2024. De même, le Conseil régional, dont Marc Gricourt était depuis 2015 le premier vice-président délégué aux finances, a voté entre 2018 et 2024 environ 300 000 euros de subventions au club et a aussi payé 100 000 euros pour des prestations de comm’ et de billetterie.

Argent public mon amour

En ce qui concerne le Conseil départemental du Loir-et-Cher (CD 41) tenu par la droite, là on passe à d’autres échelles : le cumul des subventions au club entre fin 2018 et début 2024 est d’environ 3 000 000 d’euros. Et parmi les élus du CD 41, on retrouve Bernard Pillefer qui en est même l’un des vice-présidents jusqu’en 2023, date à laquelle il devient sénateur. Selon Anticor 41, Bernard Pillefer « aurait participé à une douzaine de votes de subventions sans se déporter, alors même qu’ils bénéficiaient financièrement à son frère, actionnaire du club. Il se serait donc, lui aussi, placé en situation de conflit d’intérêts ».

Cette véritable pluie de subventions sur le club est d’ailleurs d’autant plus savoureuse quand on la met en regard de déclarations de Paul Seignolle début 2018 : « À mon sens, on ne peut pas construire un projet économique ou sportif avec l’impôt du contribuable. » Ce même Paul Seignolle qui menacera de démissionner à l’été 2023 lorsque la communauté d’agglomération de Blois refusera de financer l’agrandissement de la salle du Jeu de Paume.

Toujours plus haut, toujours plus fort

Au tournant de la saison 2020-2021, le club passe encore la vitesse supérieure en projetant de créer un « centre de performance ». Dans ce but, la SASP signe un bail emphytéotique avec le CD 41 en mai 2021 pour un terrain situé non loin de la salle du Jeu de Paume, terrain qui pourra accueillir la future infrastructure. Montant du bail, validé notamment par Bernard Pillefer au titre de son mandat au Conseil départemental ? 1 euro par an de redevance pendant 40 ans pour que la SASP puisse jouir d’un terrain acheté plus d’un million d’euros par le CD 41. L’opération, après modification du Plan local d’urbanisme par la communauté d’agglomération, prévoit des bureaux, des terrains pour les pros et les assos, des vestiaires, des hébergements pour des jeunes du centre de formation mais aussi un restaurant, un auditorium, une salle de séminaire, un pôle médical et un centre de fitness ouvert au public.

Avec la montée tant espérée de l’ADA Blois Basket en Pro A en juin 2022, le projet de « centre de performance » du club avance et la direction se met à boucler son financement. Son coût de 6 millions d’euros sera payé par les actionnaires mais aussi avec l’aide de subventions : 150 000 euros de la Ville de Blois, 500 000 euros de la communauté d’agglo, 500 000 euros du Conseil régional – en plus des subventions citées plus haut – et 550 000 euros de fonds spéciaux de l’État. D’ailleurs, cette dernière partie du montage donne l’occasion au chef de l’opposition blésoise Malik Benakcha (LR) de dénoncer en plein conseil municipal en novembre 2022 ce qu’il appelle une « malversation et un détournement de fonds ». Benakcha met alors en cause l’ancien préfet du Loir-et-Cher qui avait promis 350 000 euros d’aides pour le projet sans que la somme puisse finalement être débloquée, donnant lieu à une manœuvre quelques mois plus tard, manœuvre qui consistait en une subvention d’État de 350 000 euros à la Ville de Blois pour un autre projet, permettant « comme par hasard des marges de manœuvre pour [que la Ville] verse ces mêmes 350 000 euros à la SASP (…) je dis que la ficelle est grosse (…) financer un immobilier d’entreprise revient littéralement ici à faire s’envoler la valeur du patrimoine de l’entreprise et donc la valeur de l’action détenue par ses propriétaires ». La sortie de M. Benakcha est d’autant plus étonnante que siège à ses côtés… Michel Pillefer, qui ne prendra pas part au vote ce soir-là cependant.

Mais la plus grosse source de financement du centre de performance est l’Union européenne via ses fonds FEDER-FSE, à hauteur de 2 000 000 d’euros. C’est d’ailleurs un autre point creusé par Anticor 41 car, selon l’association, « Michel Pillefer siégeait au comité de suivi des fonds européens en qualité de représentant de la CCI de Loir-et-Cher. [On] s’interroge sur les conditions d’attribution, de suivi et de contrôle de cette subvention, et [on] appelle à un contrôle rigoureux de l’utilisation de ces fonds et à la prévention des conflits d’intérêts ».

En tout état de cause, lancés début 2024, les travaux avanceront vite et le projet sera livré et opérationnel mi-2025, quelques mois avant les élections municipales.

Une autre dreamteam

Toute cette « success-story » met en lumière l’effet réseau d’une véritable galaxie de notables, avec le rôle assez central de la Chambre de commerce et d’industrie, dont Paul Seignolle, membre de 2011 à 2021 a d’ailleurs tenté de prendre la tête à la suite d’Yvan Saumet, sans succès. Et puis, il y a aussi Michel Pillefer qui est membre de l’auguste chambre consulaire depuis 2016, y ayant même des fonctions importantes depuis 2021, lui qui est par ailleurs devenu secrétaire départemental du parti Les Républicains en 2024.

Cette logique de réseau et d’entre-soi est d’autant plus intense avec la dynamique institutionnelle insufflée par le macronisme et la création des Conférences Régionales du Sport et des Conférences Régionales des Financeurs, installées en Centre-Val de Loire au début de 2022 et se réunissant plusieurs fois par an. La première instance a pour rôle principal d’élaborer une stratégie commune pour développer le sport dans chaque région, la seconde arbitre le financement des différents appels à projets en accord avec le projet sportif territorial. Et dans ces deux instances stratégiques, on retrouve… Paul Seignolle qui y occupe le poste de vice-président au titre de ses fonctions au MEDEF.

Mais il y a aussi des occasions plus informelles d’entretenir les réseaux politiques. Ainsi, fin 2022, une sauterie était organisée dans les locaux de l’Institut National des Sciences Appliquées à Blois – institut où a travaillé Christophe Degruelle, le patron de l’agglo –, sur le thème « Fiers du Loir-et-Cher », sous le patronage de l’agence d’attractivité du département où siègent Yvan Saumet et Bernard Pillefer. Était invité au pince-fesses Paul Seignolle en tant que président du club de basket désormais en Pro A, afin de montrer que de grandes choses peuvent être faites dans ce territoire à l’image parfois un peu trop pépère.

Premiers de cordée

Sans oublier non plus l’articulation des réseaux publics et privés, articulation centrale dans le domaine du sport pro et du sport-spectacle. C’est par exemple la raison d’être de cette soirée organisée à la rentrée 2023 qui regroupait les désormais 350 entreprises membres du Basket Club Entreprises de l’ADA Basket Blois longtemps présidé par… Michel Pillefer, et dont la participation finance 70 % du budget du club, budget qui atteignait les 4,4 millions d’euros cette année-là.

Et puis il y a enfin les réseaux plus informels pour brasser du beau monde, Paul Seignolle ayant par exemple été président du Rotary Club Blois Sologne en 2017-2018, son prédécesseur devenant lui-même actionnaire de la SASP quelques mois plus tard.

Bien entendu, cet entre-soi d’hommes de pouvoir bien installés accepte mal la contradiction, comme peut en témoigner Mathilde Desjonquères, conseillère municipale d’opposition (Modem) à Blois. Ayant osé interroger publiquement fin 2024 l’ampleur des subventions de la Ville de Blois à la SASP et le « retour d’investissement » en termes d’image et de rayonnement pour la collectivité, Mme Desjonquères eut à affronter sur les réseaux sociaux la colère de Paul Seignolle qui, écorchant son nom, l’accuse « d’incompétence », lui conseillant de consulter son boss avant de parler. Aussitôt, Marc Gricourt et Christophe Degruelle saluent chaudement la réponse de Seignolle et renvoient Mathilde Desjonquères à son statut de simple députée suppléante, tout en élégance.

Et maintenant ?

En tout cas, pour l’association de lutte contre la corruption, c’est clair : « les conditions de subventionnements de la SASP ADA Blois Basket soulèvent de sérieuses interrogations. Si des élus locaux ont tiré un avantage de leur position dans ces décisions, il appartient à la justice d’en tirer toutes les conséquences », affirme Anne Cantegreil, référente locale d’Anticor dans le Loir-et-Cher.

Mais ce n’est pas tout, car selon Anticor 41, « au regard des liens entre ces quatre personnes ; Paul Seignolle et Yvan Saumet ne pouvaient ignorer les participations litigieuses des frères Pillefer au vote de subventions à destination de la SASP dans le cadre de leur rôle d’élu municipal et départemental. Par conséquent, en ayant potentiellement bénéficié du produit de prises illégales d’intérêts, Monsieur Paul Seignolle et Monsieur Yvan Saumet pourraient avoir commis l’infraction de recel ».

Voilà qui promet une rentrée assez « sportive » au parquet de Blois déjà saisi de plusieurs affaires concernant des politiques du Loir-et-Cher, notamment Eric Carnat et Jean-Luc Brault.


Plus d’infos autrement :

Jean-Luc Brault épinglé par Le Canard enchaîné

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