Durant sa carrière d’avocat, Patrick Communal s’est impliqué dans de nombreux dossiers de demandeurs d’asile afin de les aider dans leurs démarches auprès de l’OFPRA* pour obtenir le statut de réfugié. Cette expérience humaine et humanitaire l’a conduit à rencontrer nombre de personnes dont les récits décrivent le trajet des demandeurs d’asile arrivant en France. Nous publions ici un témoignage transmis par une collègue avocate dont nous tairons le nom pour des raisons de sécurité.

Elle a trente ans mais un visage d’adolescente. Elle est kurde iranienne et vit dans une petite ville de province proche de la frontière d’Irak. À six ans elle est déjà convaincue de l’inexistence de Dieu et rejette toutes les croyances qu’on tente de lui imposer mais doit porter le voile islamique dès l’âge de dix ans. Elle conte son histoire avec un sourire triste et un regard par instants perlé de larmes, mais affiche à d’autres moments une expression de révolte quand elle évoque la condition des femmes de son pays.
Elle est dans le collimateur d’un collaborateur du renseignement iranien qui l’a torturée et continue de la rechercher après sa fuite du pays. On sait ce que ces gens-là font aux femmes quand ils les torturent. Il lui faudra se reconstruire avant de pouvoir à nouveau aimer. Pour des raisons de sécurité, on va l’appeler Rojda, un prénom kurde qui signifie « l’aube » parce que c’est chez nous que le jour se lève enfin de nouveau pour elle.
Elle vit dans une famille pauvre où la survie économique est le seul véritable enjeu en dépit des discriminations qui frappent en Iran la population kurde. À peine nubile, sa mère envisage déjà de proches fiançailles avec un cousin. Ces cousins sont des adolescents frustrés et submergés par leur libido dans un climat d’apartheid sexuel où les filles sont des fantasmes qu’ils semblent incapables de regarder comme les alter ego d’une humanité partagée. Ils la tripotent dans les coins et l’un d’eux tente même de la violer. Alors elle fuit les réunions familiales, mariages, enterrements et s’enferme dans les études et la préparation d’un examen d’entrée à l’université qui la sortirait de cet univers oppressant.
Elle sait que les filles sont toujours coupables de ce qui leur arrive, coupables, jamais victimes. Le vêtement islamique qui couvre leur corps se justifie selon le principe patriarcal qui suggère que les femmes sont responsables du désir qu’elles inspirent aux hommes et donc des violences qu’elles peuvent subir parce que, nous dit Rojda, ici et là-bas, « Dieu est un homme ».
Dans le dortoir de l’université, elle mesure ce qui sépare la jeune provinciale à l’accent kurde des filles de Téhéran et d’Ispahan. Mais elle va vivre une histoire d’amour avec un garçon issu d’une famille aisée qui l’emmène faire la fête chez ses amis, elle intègre progressivement un autre univers. Les deux tourtereaux sont souvent arrêtés par la police parce qu’au regard des règles morales implacables de la république islamique, une jeune femme ne saurait se retrouver seule dans la voiture d’un homme qui n’est pas de sa famille. Lors de l’une de ces interpellations, on fait descendre le garçon du véhicule, un policier monte à bord et s’adresse en ces termes à Rojda : « Tu es une pute et une honte. Tu n’as pas de famille ni personne pour te contrôler, si tu es avec cet homme, nous pouvons aussi nous amuser avec toi ; tu coucheras facilement avec nous aussi… »
Elle fait l’objet d’un contrôle de la police des mœurs, un autre jour, près de l’aéroport, parce que quelques mèches de cheveux dépassent de son foulard et que le vêtement qu’elle porte est de couleur claire et pas assez épais selon le code islamique. Alors, elle doit souscrire un engagement de respecter pour l’avenir les règles en vigueur et sera désormais inscrite dans une base de données des atteintes à la morale, ce qui l’empêchera d’accéder à certains emplois auxquels elle postulera, notamment dans l’enseignement.
Lors d’un premier séjour en France, elle rencontre Naeim, un journaliste réfugié en Europe et condamné à mort en Iran en raison de son activisme en défense des droits de l’homme. Il va l’aider à structurer une conscience politique en gestation, forgée par un sentiment de révolte contre les persécutions de genre auxquelles elle se confronte depuis l’enfance et alimentée par sa participation, avec ses camarades de l’université, aux manifestations du mouvement « femme vie liberté » qui suit la mort de Mahsa Jîna Amini battue par la police de Téhéran après une infraction sur le port du hijab. Rojda est effrayée, terrorisée par les violences policières qui répriment ces manifestations, mais elle témoigne qu’après ces années de peur et d’anxiété et après avoir essayé de construire un fragile sentiment de stabilité pour elle-même, elle s’est découverte soudain courageuse. Pour la première fois, le simple fait de sentir le soleil sur sa peau et le vent dans ses cheveux lui a donné un immense sentiment de liberté et d’autonomie.
Le lendemain, dans un taxi collectif, encore en proie à cette émotion nouvelle, spontanément, elle enlève son hijab. L’homme assis à ses côtés, qui se tenait respectueusement à distance, se rapproche en lui disant que, puisqu’elle enlève son voile, cela suppose qu’il a le droit de se serrer contre elle.
Rojda va participer à toutes les manifestations de janvier 2026, cette période où Trump déclare à la population iranienne : « Descendez dans la rue, on arrive. » Elle a écrit pour l’OFPRA un long récit de ces moments où son courage se confronte à une peur extrême, quand la police ouvre le feu sur les manifestants, et les pourchasse jusque dans les couloirs des hôpitaux. Selon la presse internationale, on va décompter 30 000 morts. Rojda va perdre un ami très cher, Mojtaba, qui avait ouvert une bibliothèque pour les enfants dans un quartier pauvre et un atelier de diffusion de la culture kurde. Rojda avait fait don de 350 livres et devait animer un des ateliers. Mojtaba a été assassiné par la police à son domicile. Rojda l’a appris après avoir fui le pays et être arrivée en France où elle a déposé sa demande d’asile. Elle en a été fortement éprouvée.
Elle est aujourd’hui dans un état de stress post-traumatique associé à un état dépressif, pris en charge par le service de médecine psychiatrique de son université. Elle a entamé sa reconstruction, elle a reçu des messages de menaces de l’homme qui l’a torturée et qui déclare être suffisamment puissant pour la retrouver où qu’elle soit.
J’ai dit à l’officier de l’OFPRA* qui l’auditionnait que je serais fier que mon pays accorde à Rojda la protection internationale. En sortant, nous sommes allés partager une bière dans le seul bar proche de la gare RER ; alors que nous choquions nos verres, Voltaire et Diderot souriaient à la table voisine. J’ai eu le sentiment d’une petite victoire politique emportée sur l’obscurantisme et, à son regard joyeux, il m’a semblé que cette victoire était aussi la sienne.
*Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides