Denis Gaubert a fouillé la vie de Jacques Henri Lartigue, ce dandy du début du XXe siècle. Son appareil de prise de vue ne le quittait pas depuis son enfance, mais il ne se rendait pas compte que ce hobby était un art à part entière. Le documentaire raconte à partir de carnets et surtout de photos cette aventure formidable.
Une sorte de préface retrace l’apparition et l’exploitation de la photo en relief, la stéréoscopie. Intéressant et très bien documenté, mais un peu long, pour en arriver au fait que le petit Lartigue possédait un appareil de prise de vue binoculaire !

Lartigue adore saisir les corps en suspension. Capture bande annonce.
Là, on entre vraiment dans le sujet, dans le personnage et la famille de Jacques. Un milieu hautement privilégié, avec un père directeur d’on ne sait trop quoi mais très riche. De plus, la mère comme le père sont très ouverts sur le monde et privilégient le plaisir et le bonheur de leurs deux enfants à leur réussite sociale. Les enfants sont donc très libres. Et ont à disposition toutes les machines nouvelles de ce début du siècle, appareil photo comme voiture (les premières).
Encore enfant et déjà doué
Jacques s’empare de l’appareil stéréoscopique vers 6 ans. Et tout de suite, ses photos sont magnifiques. Le film de Denis Gaubert en montre énormément, toutes plus intéressantes les unes que les autres. Des moments de la vie de Jacques enfant et de son entourage. On le voit grandir avec son frère aîné, on voit ce qui les intéresse, l’aviation, les voitures. L’argent de leur père leur permet d’avoir les premiers modèles, et Jacques est fasciné par le mouvement. De tous les sports, d’ailleurs, la natation, le ski, les courses, les sauts, le tennis. Mais surtout on voit la sûreté, la puissance de composition de son regard.

Le plongeon, tour de force photographique. Photo ministère de la Culture (France) MPP – AAJHL
Il adore les clichés qui saisissent les personnages en suspension. Un nombre impressionnant de photos montre des gestes sportifs, une course sur une balle de tennis, un déhanché à la fin d’un salut. La célèbre photo des deux jambes et pieds d’un plongeur entrant dans l’eau, avec l’éclaboussure tout autour, est un tour de force. Entre autres, par exemple celle du kart qui dérape dans les graviers.
Une technique sous-jacente
Parce qu’en plus de son regard, Jacques possède la technique. On se demande d’ailleurs comment il arrive à réaliser des temps de pose nécessairement ultra-rapides pour que les sujets soient nets. Ce sont encore des clichés fixés sur du verre. On sait que depuis la fin du XIXe siècle, Lumière a mis au point des plaques au bromure d’argent prêtes à l’emploi. Sans doute Jacques les employait. Gaubert n’explique pas la technique et c’est un peu dommage. D’autre part, tous ces clichés ont été pris avec un appareil stéréoscopique. Les salles normales ne sont pas équipées pour restituer cette troisième dimension, et pourtant les images éclatent de vie.

Composition complexe, photo de la maturité. Photo Ministère de la Culture (France) MPP – AAJHL
Lartigue ne se considère pas comme photographe. Ou plutôt, il ne considère pas que la photo est un art. Sa vie de luxe et de plaisirs lui laisse le temps de rêver à devenir peintre. Mais malgré son assiduité devant le chevalet, il restera très médiocre en ce domaine. Alors que dans ses photos éclate avec beaucoup de puissance son art véritable. Qui reste son passe-temps. Jamais il ne montre à un public quelconque ses clichés, juste au cercle familial un peu élargi.
Ce n’est que dans les années soixante, par hasard, qu’il sera reconnu comme un maître fondateur de cet art. Et en effet. Dès ses premières photos, le cadrage est irréprochable et les qualités du noir et blanc, avec tous les gris intermédiaires, impressionnantes. Alors qu’il capte le mouvement, la précision de tous les éléments de l’image saisit la vie avec une acuité profonde. Non seulement les gestes, mais aussi les expressions du visage. Certaines sont franchement comparables à des petits tableaux, tellement la composition, le cadrage comme les contrastes de lumière, vibrent d’expression.

De véritables tableaux. Capture bande annonce.
Lartigue est passé dans la vie comme un dandy qu’il était. Il n’a jamais travaillé, s’est marié trois fois, a participé aux folies des années 20 avec le détachement des choses matérielles que lui permettait l’argent de sa famille. Cela l’a peut-être préservé de la concurrence artistique. Mais son génie artistique se cache dans chacun de ses clichés.
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