« Notre salut » : les petites mains dévouées du pétinisme

Dans un film foisonnant, Emmanuel Marre raconte l’histoire de son aïeul et celle de la France pétainiste. Sa mise en scène fait appel à des moyens souvent décalés pour rentrer dans le quotidien d’un rouage de base du système. Swann Arlaud incarne sans brio, personnage oblige, ce petit cadre un peu minable, mais avec une grande finesse. 2h40, c’est quand même beaucoup, surtout que certaines séquences virent à l’effet de style.

Swann Arlaud joue Henri Marra, personnage inspiré de l’arrière-grand-père du réalisateur Emmanuel Marre. Capture bande annonce



Par Bernard Cassat


Pour écrire Notre salut, Emmanuel Marre est parti de lettres de son arrière-grand-père. Ingénieur intéressé par le management des équipes de travail, il avait écrit en 1940 un livre qui donne son titre au film. Emmanuel n’a même pas changé son nom dans la fiction.

Swann Arlaud endosse ce rôle de cadre ambitieux, aux idées tournées vers l’ordre pour la plus grande efficacité possible. Ça tombe bien, en 40, c’est dans l’air du temps. Pour pousser ses pions, Henri Marre va à Vichy démarcher un emploi auprès du nouveau gouvernement. Il montera, mais pas très haut, deviendra Commissaire régional de la lutte contre le chômage en poste à Limoges. Poste de petit chef qui permet d’exercer un petit pouvoir sur une petite équipe.

Le petit chef recrute une secrétaire. Capture bande annonce.


C’est tout le contenu du scénario et l’objectif du film : rentrer dans les détails, scruter le quotidien de ce petit bonhomme qui rêve de bien plus, qui est prêt à beaucoup de choses pour monter plus haut sans y arriver. Et qui jusqu’au bout ne se mouillera pas totalement pour ne pas risquer sa place.

Pas de reconstitution authentique mais une ambiance

Pour raconter cette participation modeste à l’énorme machine d’État qui, en 1940, demande à ses membres une totale adhésion à Pétain, Emmanuel Marre ne cherche pas la reconstitution authentique de cette époque. Il veut « se mettre dans le présent de l’histoire », comme il le dit dans une interview au Monde. Les premières scènes, des soirées dans des salons vichyssois avec les jeunes loups qui tournent autour du gouvernement ou qui y participent, n’ont certainement pas existé telles quelles. Trop parisiennes, trop modernes, trop relâchées. Elles montrent un Henri en attente et en observation, pour saisir le bon moment de se placer. Décor vraiment vichyssois mais ambiance fictive. Plongé dans un flot de discours divers, vaguement politiques, vaguement industriels, Henri attend son heure. Tous ces jeunes loups se posent la question du positionnement politique, de la sincérité des choix, des opportunités et des stratégies pour y parvenir. On le comprend vite malgré la longueur de la séquence. Qui se noie dans le style ampoulé du réalisateur. Que vient faire le personnage joué par Poitrenaud qui lit les lignes de la main, par exemple ?

L’entrevue avec le ministre du Travail. Capture bande annonce


Le foutoir matériel de Vichy, dans l’hôtel du Parc, bureaux dans les couloirs, foule qui attend, là encore n’est pas réaliste mais donne une idée de ce que ça devait être. Henri arrive à rencontrer le ministre du Travail, à qui il avait fait parvenir son livre. Tout penaud et timoré, il fait un peu pitié à voir, pendant cette entrevue dans un théâtre étrange et pas du tout symbolique.

Mais arrive, après quelques louvoiements, à se placer. Une première réunion des commissaires régionaux à la lutte contre le chômage, coachés par Henri Maux, filmée en plan fixe avec quelques inserts présentant chaque commissaire, dure très longtemps. Cadrages bizarres, banalité du lieu. Cette réunion devient vite aussi ennuyeuse que dans la vraie vie.

Avec sa femme jouée par Sandrine Blancke. Capture bande annonce.


À Limoges, l’histoire englobe aussi la famille d’Henri, qui vient s’installer avec lui. Avec des moments totalement décalés. Emmanuel Marre se prend soudain pour François Ozon avec une danse de pingouins dans une sous-préfecture ringarde sur une musique des années 70.

Un chantier de charbon de bois pour employer les chômeurs. Capture bande annonce.


La plongée dans le pétinisme, bien documentée, est évidemment passionnante. Surtout qu’elle nous emmène dans les fins fonds du système, les rouages de la base avec ce personnage insipide mais qui, tout de même, organise à son échelle le transport de 800 Juifs vers Toulouse puis les camps (alors qu’il est en zone libre !). Et qui ne comprend pas que son chef refuse la francisque. Par contre il refusera l’ordre nouveau dans lequel des miliciens hargneux veulent entraîner les politiques.

La fiction-support est moins convaincante. Les décalages de styles, le mélange des genres et l’inventivité parfois débordante de la mise en scène, des cadrages et des lumières, paraissent souvent des effets de style. Mais surtout rajoutent des longueurs dont on se serait bien passé.


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