Retour sur une semaine tendue de mouvements lycéens

La montée en tension des blocus et des manifestations lycéennes et étudiantes à quelques mois des élections présidentielles est le symptôme d’une configuration politique tout ce qu’il y a de plus classique et « en même temps », comme dirait l’autre, inédite en bien des points. Petite vue d’ensemble sur cette semaine anxiogène, notamment en région Centre Val-de-Loire.

Revendications des lycéens affichées devant le lycée Arago à Perpignan.
Frenchbluesman — Wikipedia

Par Joséphine

Qu’est-ce qui se passe ?

Partant de Seine-Saint-Denis le 21 septembre, le mouvement de protestation lycéen a fait tâche d’huile et dix jours plus tard, des centaines d’établissements sont bloqués, des manifestations et des affrontements se déroulent sur tout le territoire, y compris en province, y compris dans des petites villes, par exemple Loches, Chinon, Pithiviers, Montargis, Mer ou Gien si l’on considère l’exemple de la Région Centre Val de Loire.

Les revendications sont assez claires quoi que disparates, ce qui n’est pas étonnant de la part d’un mouvement spontané qui agrège des colères et des frustrations accumulées : davantage de moyens pour l’embauche de personnels – aussi bien professeurs qu’infirmiers, assistants sociaux, assistants d’éducation, médecins, psys… – ; la rénovation des bâtiments vétustes ainsi que leur adaptation aux enjeux climatiques ; une réforme du système des stages en entreprise pour les bacheliers pro ; la suppression de ParcourSup’ et d’une orientation vécue comme opaque et incertaine, d’autant plus avec les perspectives de limitations des places à l’Université et d’augmentation des tarifs de l’enseignement supérieur, y compris dans les BTS qui accueillent les élèves des filières technologiques, élèves souvent issus des classes populaires ; l’allégement des emplois du temps qui sont en France parmi les plus denses au monde et qui limitent la vie sociale et les loisirs d’élèves pourtant soumis à un stress permanent.

Blocus des lycéens en octobre 2026 (Blois) DR Wikipédia

Une dynamique complexe

Bien entendu, et comme d’habitude lors de ce type de mouvement depuis les années 1960, d’autres dynamiques viennent se greffer aux blocus lycéens. D’une part, des groupuscules de l’ultra-gauche politique et syndicale entendent participer à une montée en tension et à une brutalisation des regroupements pour établir un rapport de force avec les autorités tout en politisant des jeunes lycéens, il est d’ailleurs probable que des groupes d’ultra-droite profitent de la situation pour organiser des violences ponctuelles pour « débloquer » des lycées et facultés. D’autre part, des groupes plus informels pratiquant du vandalisme et des pillages limités, par simple opportunisme mais aussi par goût de la violence et de l’esthétique du chaos, phénomène lié à la profusion d’images mettant en scène les fameux « black blocs » aussi bien lors de manifestations (Sivens, lois El Khomri, Gilets Jaunes, réformes des retraites, Sainte Soline…) que lors d’émeutes urbaines. Dans les grandes villes, des petits groupes de délinquants organisés peuvent se joindre au mouvement pour confronter la police et occuper symboliquement des territoires suivant une culture et une modalité de puissance importée du fonctionnement et de l’imaginaire des gangs.

Les rapports du renseignement qui ont fuité dans la presse montrent aussi des singularités propres à ce qui se passe depuis quelques jours : l’importance de l’utilisation des feux d’artifice comme arme par destination, l’extrême mobilité et agilité de certains individus qui utilisent des trottinettes électriques, le poids des algorithmes et de l’IA notamment sur Snapchat et TikTok qui favorisent la circulation de rumeurs et d’informations au sujet de rassemblements, générant même de manière autonome des affiches, tracts et événements sur les réseaux sociaux, rendant tout suivi policier quasi impossible.

Un mouvement difficile à saisir

Autre élément pointé par le renseignement et par des élus et sociologues qui ont observé le mouvement ces derniers jours : le mélange très hétérogène des jeunes lycéens qui manifestent. Il y a des meneurs politisés de manière assez classique via leur entourage, des partis et syndicats, jeunes souvent issus de lycées de centre-ville et appartenant à des milieux plutôt aisés ; il y a des suiveurs qui participent aux blocus pour tout un tas de raisons qui vont du mal-être diffus au lycée jusqu’au plaisir d’avoir des moments de liberté entre copains et copines, en dehors du contrôle de l’institution et des parents, à arpenter la ville, avec le sentiment de puissance et de solidarité lié à l’effet de groupe.

Mais il y a aussi des élèves le plus souvent racisés de lycées de quartiers populaires ou de lycées professionnels qui ajoutent aux revendications citées plus haut une colère et une méfiance envers la police, attitude héritée de leur expérience quotidienne où ils subissent contrôles au faciès et interventions musclées, ce que des jeunes rencontrés devant un cordon de CRS à Tours ont pu, du reste, me raconter. L’amalgame de tous ces groupes est lui-même assez complexe et mouvant, souffrant des stéréotypes sociaux des uns sur les autres mais bénéficiant aussi du sentiment de vivre quelque chose en commun et d’être maltraités par les pouvoirs publics, éducatifs et surtout policiers.

Quid des gauches de gouvernement ?

De leur côté, les forces de gauche, les syndicats et nombre de leurs élus et représentants se rendent sur les blocus depuis le début de semaine afin d’écouter les lycéens, faire de la médiation pour éviter les dérapages mais aussi pour s’interposer et tenter de contrôler l’activité policière qui multiplie violences (une centaine de jeunes blessés) et arrestations (environ 5 000 jeunes dont 1700 sur la seule journée du vendredi, soit plus que la pire journée des manifestations des Gilets Jaune en décembre 2018). C’est d’ailleurs dans ce contexte que des élus tourangeaux et orléanais d’EELV, du PCF et de LFI ainsi que des cadres locaux de la CGT ont subi des charges de CRS, des bousculades et même, selon certains témoins et vidéos, des injures de la part de policiers ().

Par des communiqués et des prises de parole, ces organisations politiques et syndicales affirment leur soutien aux revendications lycéennes, dénoncent les violence des manifestants même si parfois ils affirment la comprendre – comme par exemple le maire LFI de Saint-Denis Bally Bagayoko – et entendent proposer aux jeunes des débouchés politiques concrets à cette colère. Même le Parti Socialiste via les parlementaires tourangeaux Laurent Baumel et Pierre-Alain Roiron ou ses fédés départementales 37 et 41 ainsi que les délégués locaux de Place Publique dénonçaient la réponse répressive du gouvernement et affichaient leur soutien aux lycéens, offrant ainsi un moment unitaire inédit à gauche depuis l’été 2024.

Et pendant ce temps-là, à droite…

En face, le gouvernement et la coalition des droites macronistes, Horizons, Modem ou LR – et même les partisans de François Hollande ou de Bernard Cazeneuve – politisent et simplifient à outrance le mouvement, bien qu’ils s’en défendent, jouant à leur habitude la carte de la raison et du « bon sens ». Tout ce qui se passe serait un coup de LFI qui impulse, organise et attise la colère des jeunes pour semer le chaos et préparer une prise de pouvoir par la rue, et cela avec l’appui de puissance étrangères et d’organisations secrètes, le Point et Cnews évoquant carrément la main des Frères Musulmans derrière tout cela . Bruno Retailleau, lui, parle des Insoumis comme d’un parti de « collabos des islamistes » et propose de tout simplement interdire LFI. Par ailleurs, plusieurs vidéos tronquées diffusées par la fachosphère et reprises par Europe1 et Frontières détournaient la réalité pour accuser des élus LFI de participer à des violences.

En Région Centre-Val-de-Loire, les politiques de droite ont également pris la parole, essentiellement directement sur les réseau sociaux. Le député Henri Alfandari (Horizons), dans une vidéo partagée sur Facebook et avec des montages fallacieux, met en cause directement LFI qui serait à l’origine des groupes violentes organisés. Roger Chudeau, député RN de Loir-et-Cher, est sur la même ligne : il qualifie de globi-boulga les revendications des lycéens et accuse également « LFI et ses proxis de l’ultra-gauche, la racaille et ses nervis fascistes spécialistes des émeutes qui agissent en voyous », reprenant les fausses informations diffusées par la fachosphère. Christian Capelle, membre de la majorité UDI de Vendôme, a lui dénoncé les jeunes et « leur manipulation par la gauchiotte extrême comme LFI, les verts, la CGT, les communistes, ils cassent et incendient, ils agressent et ne font que détruire la France alors qu’il faudrait la construire ».

Tout cela en faisant mine de croire que LFI avait les moyens, d’un claquement de doigts et en secret, de mettre en mouvement des blocus et des violences sur tout le territoire avec des légions de jeunes aux ordres, prêts à se sacrifier. Pour mémoire, quand Louis Boyard, député LFI avait essayé de mobiliser les lycéens en 2023, cela avait fait flop et on disposait des vidéos de ces appels tout à fait publics sur les réseaux sociaux. Comme si LFI avait intérêt à jouer le désordre à quelques mois de la présidentielle, renforçant probablement le réflexe de vote d’ordre vers la droite. Comme si dans le passé on avait pu (dé)montrer cette capacité mobilisatrice de LFI lors des Gilets Jaunes ou des émeutes de l’été 2023 lors desquelles le mouvement mélenchoniste avait été en réalité largement dépassé, malgré des accusations de manipulation déjà à l’époque. Comme si le renseignement intérieur n’avait pas les moyens de caractériser ces éventuels faits séditieux et de les porter à la connaissance de l’autorité judiciaire. Mais qu’importe, le gouvernement et les macronistes continuent leur communication de diversion et d’outrance.

Sois jeune et tais-toi

Dans les discours du gouvernement et de la droite au début des blocages, les jeunes étaient renvoyés au statut de simples d’esprit incapables d’avoir des revendications si elles ne leur sont pas soufflées à l’oreille via leur smartphone branché en direct sur le « gourou Mélenchon ». Cela dit, depuis quelques heures, les éléments de langage évoluent quelque peu : il y aurait les jeunes lycéens gentils et manipulés à qui on propose des réunions au ministère et dans les rectorats et puis il y a les jeunes méchants qui veulent tout casser et qu’il convient de réprimer. Tactique typique depuis 2014 et le triomphe du hollando-vallsisme puis du macronisme : mettre en scène une écoute et un dialogue alors que les choses sont déjà décidées tout en organisant une répression très offensive visant à effrayer les manifestants les moins radicaux et à offrir des images cataclysmiques aux médias. Ces derniers n’auront alors plus qu’à broder autour du discours sécuritaire habituel, avec des feux de poubelle et des jeunes en cagoule en arrière-plan sur un plateau recevant des syndicats de policiers.

Sauf que la recette est désormais bien connue et que plus grand monde n’est dupe. D’ailleurs, l’économiste Gabriel Zucman a bien mis en évidence ce 1er octobre que le gouvernement s’apprêtait à proposer le budget le plus austéritaire de ces dernières décennies, sans imaginer un instant une fiscalité plus équitable, notamment à destination des très grandes fortunes qui pourtant payent peu d’impôts et voient leur patrimoine exploser depuis 20 ans. Au menu de Sébastien Lecornu : rabotage des retraites supérieures à 2 000 euros par mois, déremboursement de médicaments, réduction des indemnités en cas d’accident du travail, coupes dans les budgets sociaux des collectivités territoriales, baisse du nombre de fonctionnaires, notamment à l’Éducation Nationale…

Réunions partout, moyens nulle part

Comment, dans ces conditions, croire le ministre Édouard Geffray qui déclare « écouter les lycéennes et lycéens, examiner leurs revendications et construire avec eux des réponses concrètes » ? De quelles marges de manœuvre et de quelle volonté politique dispose-t-on à Matignon pour accéder à la moindre revendication des lycéens qui demandent davantage de moyens ?

D’ailleurs certains jeunes rencontrés et qui participent aux blocus et à la manifestation pacifique organisée devant les locaux de la NR ce 2 octobre pour la venue de Gabriel Attal évoquent la question de la confiance en la parole des politiques, parlant volontiers de la violence et son caractère improductif ou nécessaire suivant le contexte, ayant l’impression que c’est malheureusement le seul outil pour être pris au sérieux. Il n’y a donc pas vraiment de fossé entre jeunes pacifiques et jeunes nihilistes mais plutôt un continuum de rapports à la violences qui peuvent évoluer.

Du reste, conscients de cette impasse répressive dans laquelle le gouvernement emmène le mouvement lycéen, des syndicats enseignants de la région – Sud, SNES-FSU, CGT’educ, FO, SGEN-CFDT… – commençaient en fin de semaine à sortir des communiqués de soutiens aux élèves mobilisés, alors que dans certains établissements comme au lycée Voltaire à Orléans des enseignants se sont interposés pour protéger leurs élèves des charges de la Police.

Un libéralisme autoritaire à bout de souffle

Donc nous y voilà. Au terme d’un cycle de 12 ans – si ce n’est 25 – d’un libéralisme économique dogmatique et rigide qui a frappé les services publics alors même que la population vieillit, que la structure de l’emploi est plus fragile, que le dérèglement climatique devient critique et que le contexte géopolitique est incertain, la société civile craque de partout. Pourtant, les politiques objectivement responsables de la situation et qui forment ce qu’il convient d’appeler le bloc central (PS, Macronistes, Modem, UDI, Horizons et LR), n’esquissent pas l’ombre du début d’un mea-culpa, et encore moins d’un infléchissement de leurs théories. Si le choses ne vont pas bien, c’est qu’on ne va pas assez loin dans ce qui est imposé depuis 20 ans et il faudra donc naturellement passer la vitesse supérieure en 2027, sans esquiver la soupe à la grimace du budget qui arrive.

Ce déni et l’agressivité extrême envers toute formation politique de gauche, et surtout LFI qui représente par sa force électorale le principal danger pour le bloc central, empêche de penser les dérives de ces dernières années et les atteintes à l’état de droit.

Les équipements et les armes de plus en plus lourdes de la police et une doctrine de maintien de l’ordre qui préconise le contact et le carton n’ont rien réglé du tout malgré les drames à répétition depuis Sivens en 2014. Désormais, conscients du danger et du rapport de force ultra-asymétrique, même des gamins de 16 ans partent en manifestation la peur au ventre, équipés de masques, de lunettes de plongée et se procurent des armes par destinations de plus en plus dangereuses pour les forces de l’ordre, pour eux-même et pour les passants. Et désormais, aux abois et quelques fois en roue libre et couverts par la hiérarchie, certains policiers n’hésitent plus à charger des élus ou à faire usage de LBD ou autre sur des enfants – un jeune a eu l’œil crevé en plein centre de Tours en milieu de semaine, un jeune en région parisienne a eu la bouche broyée par un tir de grenade lacrymogène à bout portant –.

A quand une désescalade ?

Résultat ? Il y a, depuis quelques années maintenant, toute une manière d’être et de faire d’une partie des classes populaires lorsqu’elles sont collectivement dans la rue, quelle que soit la raison, avec cet encadrement policier agressif et sa doctrine de maintien de l’ordre. Match de foot, fête de la musique, nouvel an, manif ? Ce sera tirs sauvages de feux d’artifice, comportements routiers dangereux et vandalisme versus lacrymogènes, charges policières et courses-poursuites des brigades motorisées. Perdant-perdant pour tout le monde, mais surtout pour les classes populaires, en un cercle vicieux dont on voit mal l’issue.

Car plutôt qu’une réflexion systémique sur une désescalade de long terme et sur le travail de prévention et de dialogue pour encadrer intelligemment et pour la sécurité de tous les foules dans l’espace public, tout est renvoyé à des questions individuelles et éducatives, voire culturelles pour l’extrême-droite. Pour l’heure, Gérald Darmanin a proposé comme ultime solution de faire payer les dégâts occasionnés par les jeunes à leurs familles, Eric Ciotti, allié du RN, allait pour sa part plus loin, demandant des retenues sur les allocations et l’expulsion du HLM pour les familles des « casseurs »…

Dès ce vendredi, le Rectorat annonçait la fermeture provisoire de plusieurs lycées de l’académie et le passage à des cours en distanciel. Le soir même à 20h sur TF1, le ministre de l’Intérieur se voulait rassurant au sujet du mouvement lycéen : « il n’y a aucune consigne de retenue et aucune consigne de ne pas utiliser tout l’armement à disposition des forces de sécurité intérieure ». A Tours, deux heures plus tard trois drones et un hélicoptère avec un projecteur quadrillaient l’espace entre la place Jean Jaurès, la gare et le Sanitas.  

 

Commentaires

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  1. LFI n’est pas assez cité dans ce contenu je trouve. Blague à part, je serai toujours fasciné par le fait que l’on puisse être un fan absolu d’un parti politique, et être aussi facilement manipulable. Il y a un manque de discernement de plus en plus criant, l’IA a un boulevard devant elle…

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