Des sangliers, un Corse et une psy font exploser un village des Ardennes

Premier film très remarqué à Cannes, L’Espèce explosive de Sarah Arnold raconte avec loufoquerie et beaucoup de brio une histoire improbable de sangliers qui divisent une communauté rurale des Ardennes. Avec un casting réussi et des trouvailles de scénario hilarantes, ce film totalement inventif met à mal l’ordre établi. Enlevé et réjouissant.

Fulda Orsini interprété par Alexis Manenti. Photo Pan Distribution.



Par Bernard Cassat.


Les sangliers offrent à Sarah Arnold et à son équipe de scénaristes la trame d’une histoire somme toute pas nouvelle, mais complètement renouvelée pour l’occasion. Ces bêtes sèment le chaos dans un village des Ardennes, dévastant les champs alors que les propriétaires chasseurs les nourrissent pour vendre leurs chasses. Le conflit va jusqu’au meurtre (d’un humain), étouffé par la police complice des riches, évidemment !

Le commandant de gendarmerie et son acolyte, Bertrand Belin et Vincent Dedienne.


Or un petit gendarme corse, Fulda Orsini (excellent Alexis Manenti), ravive les conflits latents. Surtout qu’en même temps, une psy pour la police (Ella Rumpf) est nommée. Ils sont reçus tous deux froidement par le commandant des gendarmes Marchal (Bertrand Belin), qui place littéralement la psy dans un placard à balais. Quant à Fulda, il est mis en binôme avec Chaton (Vincent Dedienne), un gendarme bien en place et sûr de lui, assez proche du commandant ! Les deux nouveaux vont petit à petit faire de leur décalage un révélateur d’histoire(s) et de vérité.

Orsini s’effondre pendant l’enquête. Photo bande annonce.


L’équipe de scénaristes s’est régalée avec des trouvailles extrêmement drôles. Orsini, dans la voiture de police et sur une musique d’enfer, se déchaîne en une danse des mains et du torse. Réglé au millimètre, ce moment superbe et mystérieux au tout début du film ouvre le ton inhabituel de la narration. Plutôt mal en point, Orsini s’effondre devant une chienne (!) qui allaite ses petits. Parce que sa copine corse l’a laissé tomber, ce qui l’a rendu fou furieux. Et un peu alcolo. Et facilement misogyne, comme il le raconte plusieurs fois à la psy. Profondément déçu par les femmes, en tout cas.

Orsini et la psy (Ella Rumpf). Photo Pan Distribution.


Ce côté très masculin des gendarmes va être mis à mal par plusieurs séquences dans un bistrot tenu par une femme trans. Là encore Orsini se lâche et va très loin dans la danse et dans l’alcool. Ce qui plaît à la psy qui l’observe par hasard de l’extérieur, parce qu’elle se sent du même bord que ce flic un peu dérangé qui rue dans les brancards.

La tenancière trans lui donne une substance diluée dans une bouteille pour qu’elle se détende. Ils en boivent trop avec Orsini et leur folie va vraiment éclater. Ils démasquent le paysan vengeur et, dans des scènes hallucinées, prennent en flagrant délit les chasseurs. La caméra infrarouge pour voir la nuit augmente le trip avec des images de morts-vivants. Tout est poussé à bout jusqu’à l’incroyable scène de rapprochement physique, alors qu’ils sont tous deux menottés dans une voiture de police. Scène forte et provocante, là encore totalement originale.

L’étrange dialogue avec une tête de sanglier. Photo Pan Distribution.


Comédie rurale déjantée mais dérangeante, film loufoque plein de pistes sociales à problèmes, L’Espèce explosive manie l’humour dans la durée comme dans les détails. Un gendarme corse paumé qui hurle à la liberté en Corse pour faire réagir les oies, ou qui fait sécher une mouche sur le bout de son doigt… Et les sangliers polonais Attila qu’on introduit nuitamment. Mais surtout, le contraste entre tout ce qui relève du décalage, le bistrot homo tenu par une trans, et la banalité ordinaire des gens bien assis, le commandant qui a choisi le camp de l’argent et du pouvoir, le gendarme Chaton, dragueur et sûr de lui, chien de garde du pouvoir.

L’humour et l’étrangeté pour dynamiter l’esprit grégaire et les notables manipulateurs, ça fait du bien. Et une image merveilleuse clôt cette chronique d’une communauté des Ardennes (mais qui pourrait être solognote), le village rempli de sangliers qui se baladent dans les parterres de fleurs.


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