Nouvelle Énergie Touraine, le club des vieilles lubies de la droite

Il y a quelques semaines, une jeune étoile montante de la droite tourangelle, Thomas Hernault, a envoyé à la « chère presse tourangelle » comme il dit, sa tribune intitulée « Napoléon, le grand absent des futurs billets européens, en réaction à la consultation lancée par la Banque centrale européenne sur les futurs billets en euros ». Et force est de constater que la tribune en dit assez long sur le rapport d’une certaine droite à notre passé et aux valeurs démocratiques.

Par Joséphine

Petit point CV

Thomas Hernault aime à se présenter comme « auteur, rédacteur et spécialiste des affaires publiques et de défense », se piquant parfois d’histoire, notamment celle des « grands hommes », et plus précisément celle de Napoléon Ier. Parallèlement, notre homme cultive sa visibilité et sa comm’ depuis longtemps : son site Internet et ses réseaux sociaux – désormais inaccessibles – regorgeaient de selfies avec des politiques connus tout mettant en scène un patriotisme et un engagement réserviste d’excellent aloi. Hernault mouille aussi la chemise depuis des années pour la promo de ses bouquins et affirme avoir fondé une boîte de consulting – la Thomas Hernault International Strategy, THIS – dont il est le président. Fort de ce pedigree, il intervient régulièrement sur des sujets géopolitiques dans des médias… d’extrême-droite – JDD, Cnews, Valeurs Actuelles –.

Plus prosaïquement, car il faut bien casser la croûte, Hernault a été l’ancien assistant parlementaire de la macrono-bayrouiste Sabine Thillaye sur la cinquième circonscription d’Indre-et-Loire et un temps la plume de l’ancien maire de Tours Christophe Bouchet. Le jeune homme a aussi été « coordinateur du groupe de la majorité [de droite] au Conseil Départemental d’Indre-et-Loire» avant de devenir « chargé des relations presse » de cette même collectivité, poste qu’il occupe encore actuellement. Ayant par ailleurs quelque ambition politique, Thomas Hernault aurait déjà songé à se lancer lors de des dernières législatives sur la cinquième circonscription d’Indre-et-Loire, tentant de se rapprocher de Philippe Briand dont il se voyait un temps le dauphin à Saint-Cyr-sur-Loire, sans succès.

Prenant ses distances avec les barons locaux LR que l’on peut difficilement soupçonner de jeunisme, Hernault est devenu à l’automne 2023 co-référent de Nouvelle Énergie Touraine, le parti de David Lisnard. Et hip hip hip hourra, en mars dernier, Hernault a enfin obtenu un mandat, devenant premier adjoint du maire divers-droite d’un village près de Chinon et conseiller communautaire de l’interco, en charge du numérique et de l’IA.

Napoléon et ses hommes la veille de la bataille de la Moskova

Aux grands hommes, la Banque Centrale Européenne reconnaissante ?

Bref, une fois les présentations faites, passons au vif du sujet, la fameuse tribune dont je reproduits ici une sorte de best-of :

« Aussi, dans ce jeu à grande échelle des effigies et des égéries nationales, que Beethoven y trouve sa place paraît tout naturel, tant le prodige transcende toutes les passions. Que Cervantès et Léonard de Vinci soient retenus, qui pourrait le contester ? Maria Callas, Marie Curie et Bertha von Suttner complètent cette galerie où l’Europe entend reconnaître ses lumières artistiques, scientifiques et intellectuelles. Mais une absence frappe immédiatement l’esprit de ceux qui aiment l’Europe des États : où est Napoléon ? Où est donc ce « héros fantastique » tel que le nomma Chateaubriand, dont la profondeur intellectuelle, administrative, diplomatique et militaire, s’étendit à travers tout un continent ? (…)

Car si l’Europe possède des pères, Napoléon Bonaparte en est incontestablement l’un des principaux. Après Charlemagne, bien avant Victor Hugo, Richard Coudenhove-Kalergi, Robert Schuman ou Jean Monnet, il fut l’un des premiers à penser l’Europe comme une puissance politique cohérente, capable de dépasser les frontières héritées des siècles, et de s’incarner à l’apogée de l’Empire français, en 130 départements s’étirant de la Baltique à la côte romaine, auxquels venaient s’ajouter des États satellites, États alliés, les uns les autres, plus ou moins intégrés dans un système global. (…). Bonaparte rêvait de rassembler les peuples européens autour d’un même destin. À Sainte-Hélène, il résumait admirablement cette ambition : « Une de mes plus grandes pensées avait été l’agglomération, la concentration des mêmes peuples géographiques qu’ont dissous, morcelés les révolutions et la politique. (…)

À Sainte-Hélène encore, Napoléon livre peut-être la définition la plus saisissante de son projet européen : « Ma destinée n’est pas accomplie. Je veux achever ce qui n’est qu’ébauché. Il nous faut un code européen, une Cour de cassation européenne, une même monnaie, les mêmes poids et mesures, les mêmes lois. Il faut que je fasse de tous les peuples de l’Europe le même peuple, et de Paris la capitale du monde. Voilà le seul dénouement qui me convienne. » (…)

À son apogée, l’Empire couvre près du tiers de l’Europe, Russie exclue. qu’Austerlitz, Wagram, la Moskowa et Waterloo cessent d’être des victoires ou des défaites françaises pour devenir des batailles européennes. Et partout s’étendent le culte de la Nation et les principes du Code Napoléon.

Napoléon n’a donc pas seulement transformé la France. Il a réveillé l’Europe. C’est précisément pour cette raison que son absence de la consultation de la Banque centrale européenne étonne. Faire figurer Napoléon Bonaparte sur les billets européens ne reviendrait pas à célébrer toutes ses guerres ni à sanctifier l’Empire. Il s’agirait de reconnaître que peu d’hommes ont autant contribué à façonner les institutions, les débats intellectuels, les administrations, les nations et la conscience politique de l’Europe moderne. (…) »

Le monde parallèle de Thomas Hernault

Passons sur les contradictions de Nouvelle Énergie, parti ultra-libéral dont le dirigeant David Lisnard, grand thuriféraire de la déesse libre entreprise est un pur produit de… Sciences Po, vivant depuis trente ans de postes dans des cabinets politiques ou dans des sociétés d’économie mixte, cumulant aussi avec des mandats électifs – Maire de Cannes, président de l’agglo, vice-président du Conseil Départemental et président de l’Association des Maires de France –. Bref, celui qui se présente comme le Javier Milei français et ami des entrepreneurs-premiers-de-cordée a le parcours typique de ceux qu’il bocarde à longueur de discours et d’interviews.

Plus cocasse encore, les figures historiques qui inspirent ce jeune parti qui se revendique anti-sclérose et confiant en un avenir pavé de progrès sont… Georges Pompidou et Napoléon Bonaparte. Pourtant, ces deux-là incarnent bien davantage la fusion des intérêts publics et privés ainsi que l’étatisme économique, mais qu’importe, la cohérence n’a jamais fait élire grand monde.

Cependant, plus intéressante et signifiante est la lecture qu’Hernault fait de Napoléon Bonaparte : génie européen, père fondateur avant l’heure de notre communauté des destins, dernier Grec, grand bâtisseur, héritier des Romains et unificateur en diable. Là, comment dire ? Une petite mise au point s’impose.

Sortir Bonaparte de sa gangue mystique

Dernier Grec ? Oui peut-être, notamment avec le rétablissement de l’esclavage par Bonaparte en 1802 et la répression féroce en Haïti – massacres, torture, chiens anthropophages – où des troupes noires défendaient leur liberté. Bel hommage à la société grecque esclavagiste de l’Antiquité, en effet.

Grand bâtisseur ? Difficile de choisir sa principale qualité en la matière. Faut-il mettre en avant les 3 à 6 millions de morts entre 1799 et 1815, soit environ 3% de la population européenne ? Sans même parler des violences sexuelles faites aux femmes du continent ? Ou alors faut-il saluer le bilan économique ? Les pillages massifs d’œuvres d’art, les ponctions de richesses, nourriture, matériel et fourrage dans les pays occupés par la France pour financer l’aventure impériale ? Quid alors des destructions méthodiques avec les politiques de la terre brûlée menées en Espagne, au Portugal et en Russie ? De la corruption généralisée et des prodigieux enrichissements personnels ?

Unificateur visionnaire ? Oui, sans aucun doute, Napoléon a dirigé une France qui avait annexé des milliers de kilomètres carrés de territoires de ses voisins. Il s’était proclamé roi d’Italie, médiateur de la Suisse, protecteur de la confédération du Rhin et avait donné l’Espagne, la Hollande et la Westphalie à trois de ses frères, le royaume de Naples à son beau-frère. Mais bon, le système métrique et le Baccalauréat imposés dans presque toute l’Europe valaient bien quelques menues concessions.

Héritier des Romains ? Oui, en termes d’impérialisme et de brutalité, des qualités qui honorent les sociétés qui s’y sont adonné et qui méritent manifestement d’être célébrées sur un billet de 5 euros. Peut-être même de 10 euros ?

Père fondateur de la communauté de destins ? C’est évident, notamment en agrégeant l’Europe entière contre lui, aussi bien les régimes restés indépendants tels le Royaume-Uni que les populations civiles en armes comme en Espagne.

Car s’il y a une dynamique d’unification européenne à l’œuvre en ce début de XIXe c’est bien contre Napoléon. Waterloo en est l’aboutissement puis le congrès de Vienne et l’exil du criminel corse à Sainte Hélène, les exemples d’une victoire de la raison, de la pondération politique et du droit, après 16 années où le sabre et la mégalomanie ont saigné l’Europe.

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