Il y a violence et violence : encore faut-il ne pas se tromper

Violence… Le mot est actuellement dans toutes les bouches, violences urbaines, violences policières, violences de groupuscules dits « d’ultra-gauche »… Mais quelle est la source de toutes ces violences ? Pour une fois, prenons le temps d’analyser et de comprendre, seule façon d’entrevoir les solutions qui existent peut-être.



Par Éric Botton.


Pas un média ou une chaîne d’info nationale qui n’utilise le terme ces jours-ci. Le mot « violence » est dans toutes les têtes et dans toutes les bouches. Il est vrai que les images diffusées à longueur de programme nous ont montré des spectacles désolants, à Paris, à Marseille, à Bordeaux, à Lyon, à Limoges… Images auxquelles on se laisse facilement prendre car elles jouent complaisamment sur le registre de l’émotion. Mais auxquelles on ne devrait pourtant pas céder si on prend un minimum de recul. Et surtout si on rétablit, a minima, un traitement équitable de l’information.

Rappelons-le : c’est sans doute plus de 800 000 personnes qui ont défilé dans toute la France le 17 octobre dernier, de façon totalement pacifique. Les médias dominants n’en ont diffusé que peu d’extraits, préférant nous abreuver de scènes de violences diverses et variées, certes plus spectaculaires, mais surtout et avant tout manipulatoires, dans le sens où elles peuvent faire peur et dissuader un certain nombre d’entre nous de participer au mouvement, par crainte pour leur intégrité. Face à ces 800 000 personnes, aux revendications réelles et à l’action déterminée mais pacifique, ce sont en réalité quelques milliers d’individus « d’ultra-gauche », pas plus, derrière lesquels ont pu suivre par opportunité des groupes de jeunes de banlieue. Même si tout ce monde-là pouvait atteindre 8 000 individus (et il semblerait que ce ne soit pas le cas), cela ne constituerait qu’1 % de la masse… 1 % auquel on consacre pourtant 90 % et plus du temps d’information, en occultant désormais les origines du mouvement (les lycéens) et leurs revendications, dont on sait qu’elles sont plus que légitimes. En occultant aussi les revendications de tous les citoyens qui n’arrivent plus à boucler leurs fins de mois. Et en n’hésitant pas à utiliser les fake news, à coups d’IA malintentionnée, telles que ce soi-disant couple d’octogénaires, dépouillé par des émeutiers et laissé en sous-vêtements dans la rue, mais qui n’a jamais existé…

Sans filtre, en dehors de toute déontologie, sans un minimum de travail de vérification par de soi-disant « journalistes », l’info a pourtant été largement diffusée. En mettant ainsi en avant, et quasi exclusivement, une certaine violence, réelle mais largement exacerbée par les images qui tournent, le débat devient sécuritaire et se focalise sur les moyens pour répondre à cette violence-là, pour la contenir et la réprimer, jusqu’à l’instauration cette semaine de couvre-feux dans différentes villes. Le tout pour ne pas avoir à aborder le fond et la réponse à apporter aux difficultés auxquelles un nombre croissant est confronté. Mais de quelle violence parle-t-on exactement ?

Il y a trois sortes de violence

Communément prêtée dans les années 70 à l’archevêque catholique d’Olinda et de Recife, au nord-est du Brésil, Dom Hélder Câmara, qui a consacré sa vie aux populations démunies des bidonvilles, l’analyse de la violence et de ses origines est pourtant simple et implacable. Il y a selon lui trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres (ce qui est le point principal de son analyse), est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les exploitations et les oppressions, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est révolutionnaire, naissant de la volonté légitime des individus d’abolir la première. La troisième, enfin, est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première, celle qui – on le rappelle – engendre toutes les autres. Et il n’y a au bout du compte pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième, qui la tue. Or c’est exactement ce qui se passe en ce moment.

Seule la violence, réelle et conséquente, qui émane pourtant d’une minorité d’individus, est pointée du doigt, allant jusqu’à oublier la violence répressive (et souvent aveugle) qui ne touche pas les bons auteurs (manifestants gazés, éborgnés, aux mains arrachées…), et surtout n’abordant jamais la violence institutionnelle. Autrement dit le monde que l’on nous impose à tout prix, avec des riches de plus en plus riches et des pauvres de plus en plus pauvres. Un monde profondément injuste, inégalitaire et cruel. Un monde qui exclut au lieu d’inclure, qui rejette au lieu d’accompagner. Un monde qui ne laisse aucun espoir aux plus modestes et amène un certain nombre d’entre eux, à court d’issue honorable, à basculer du « côté obscur de la force », du côté des exactions et de leur commission, même si nous savons que cela non plus ne peut en aucun cas être la solution.

Mais qu’est-ce qui est le plus violent finalement : brûler des poubelles, des voitures, des bâtiments, ou bien proposer du carburant à bientôt 3€ le litre à des personnes qui ne gagnent même pas le SMIC, ou encore ne pouvoir nourrir ses enfants qu’une seule fois par jour, ne plus pouvoir se loger parce que les loyers ont été multipliés par 3, ne pas pouvoir se soigner, être licencié sans ménagement après des années de bons et loyaux services, se montrer en concert avec Céline Dion à la Plénitude Arena alors que Paris et d’autres grandes villes sont en proie aux casseurs ? Loin du rouleau compresseur de la bien-pensance, est-il possible de dire que ces situations, bien plus diluées et souvent silencieuses ou à bas bruit, sont au moins aussi violentes que les scènes de casse actuelles qu’on nous diffuse à l’envi ?

Un autre monde

Après les images en boucle des « violences », le nouvel os à ronger de ce milieu de semaine est maintenant le sort des pauvres commerçants, dont les établissements ont été pillés, et parfois détruits, au mépris des années d’effort et d’énergie que ceux-ci ont consenties pour faire fonctionner leur affaire et s’en sortir. Évidemment que cela est déplorable et souvent à pleurer. Pourtant, cette violence-là est-elle réellement supérieure, plus importante, plus considérable – et plus à considérer – que celles que le modèle de société qu’on veut nous imposer à tout prix nous inflige aujourd’hui ? Pas sûr. Alors que fait-on, quelle est la solution ? À l’aune de l’été que nous avons vécu, des canicules, des incendies, des pénuries d’eau, déjà oubliés, on a pu vérifier que notre matrice est au bout du rouleau.

En concentrant les propos sur les scènes de violence, largement relayées médiatiquement, sur l’insécurité, sur la répression, on se trompe de débat. Une seule évidence reste à ce stade : face à un modèle qui ne fonctionne plus (a-t-il vraiment déjà fonctionné d’ailleurs ?), il convient probablement d’inventer un autre modèle, plus juste, plus équitable, plus inclusif. Et c’est ce sujet-là qui devrait être au cœur de nos préoccupations, dans la perspective de la prochaine élection présidentielle : quelle société voulons-nous, majoritairement ? Au lieu de cela, et pour éviter d’aborder cet essentiel, d’interroger enfin un système dont seuls quelques-uns d’entre nous – qui le défendent d’ailleurs bec et ongles – profitent à fond, tout est fait pour que notre regard se focalise sur ce qui n’est que le symptôme d’une société malade : les casseurs, les pilleurs, « les violences urbaines », les destructions de biens, la répression…

On peut même se demander si l’insuffisance des moyens de maintien de l’ordre, constatée le 17 octobre, et reconnue d’ailleurs par le gouvernement, ne vient pas finalement à point nommé pour détourner l’attention des vraies questions et reléguer en arrière-plan les revendications, avec les images de désolation qu’une telle situation a engendrées. Ce faisant, on ouvre largement la porte au RN et c’est jouer là un jeu bien dangereux. Mais en réalité, notre société ne s’en sortira pas tant qu’elle n’aura pas résolu la violence initiale, née d’un modèle qui ne profite qu’à une petite minorité et asservit tous les autres.


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