C’est une histoire qui aurait pu arriver à Blois ou dans n’importe quelle ville de France un jour de protestation. C’est pourtant une histoire qui est malheureusement, et partiellement, arrivée à Tours. C’est une histoire qui aurait pu arriver à Bourges. C’est une histoire qui aurait pu arriver à Orléans. C’est une histoire qui aurait pu arriver à Châteauroux. C’est une histoire qui aurait pu arriver à Chartres. Il était une fois…
Cortège lors de la mobilisation lycéenne à Blois. ©Magcentre
Le jour se lève sur un été indien qui donne encore un air de vacances à ce premier mois de cours. Trop de profs absents, trop de fuites dans les plafonds, trop de froid l’hiver et trop de chaud l’été. Au bout de son chemin de lycéen, il trouvera Parcoursup, cette machine à broyer les rêves et effacer les espoirs. Alors aujourd’hui c’est un jour spécial… c’est sa première manif ! Avec les copains, avec les copines, il a préparé des pancartes découpées dans des cartons de déménagement. À 8 h tapantes devant les portes du lycée. Il est passé par la salle de bain, s’est lavé les dents, toutes, mais ne s’est pas rasé parce que, aujourd’hui, Dylan fête seulement ses 15 ans. Il est persuadé que l’avenir lui donnera raison et que Liberté, Égalité, Fraternité, ça veut dire quelque chose. Papy lui a parlé de mai 68 avec quasi des trémolos dans la voix. Il lui a dit que, avant, les prolos devaient se contenter de ce qu’ils avaient mais que, après, ils ont eu droit à la parole et accès aux études.
Le jour est presque levé sur cet été indien qui n’en finit pas d’assécher les champs. Pas de pluie, pas de bassines pour arroser, pas assez de pesticides autorisés, pas assez de primes pour compenser les pertes. Au bout de son chemin de paysan, il trouvera les emprunts pour les plus gros tracteurs, les plus gros socs de charrue. Alors aujourd’hui, c’est un jour spécial… c’est sa première manif ! Avec les collègues de la FNSEA et de la Coordination rurale, il a préparé la remorque de paille à moitié abîmée et quelques vieux pneus. À 8 h tapantes devant la préfecture. Il est passé faire un bécot à sa compagne encore endormie, parce que, aujourd’hui, Éloi fête ses 30 ans. Il a commencé à faire sa vie. Il est persuadé que, avec son travail, avec ses engrais, il possède la solution pour vivre décemment de son travail. Son père et son grand-père étaient agris aussi avant lui. Ils lui ont inculqué la ferme 7 jours sur 7 et 15 heures par jour. Ils ont précisé que tous les malheurs venaient de l’Europe qui a payé et des écolos qui veulent bouffer du foin et pas des vaches. Mais lui se dit que, agriculteur un jour, agriculteur toujours, cela ne peut plus être comme avant quand même.
Le jour n’en finit pas de se lever sur cet été indien qui pourrait être pourri que cela ne changerait rien. Des ordres, des contre-ordres, des stages pour s’habituer, pour ne pas raisonner, les missions à venir. Alors le temps qu’il fait… Au bout de son chemin dans les forces de l’ordre, sur les rails de l’obéissance, il y aura une retraite de fonctionnaire. Alors aujourd’hui c’est un jour spécial… c’est sa première manif ! Avec les condisciples de la compagnie, il s’est entraîné depuis des semaines pour faire ce boulot. À 8 h tapantes dans le fourgon au bout de la rue. Il est passé par son vestiaire récupérer tout l’équipement de protection adapté à l’intervention. Il a tout vérifié deux fois parce que, aujourd’hui, Gérard fête ses 25 ans et son premier contrat. Normalement, il y a bien le RIO (numéro d’identification individuel) mais les anciens lui ont dit que ça ne servait à rien, sauf à avoir potentiellement des ennuis avec la justice. Alors il est oublié dans une poche. « Ça évite de se faire reconnaître en cas de bavure, surtout si on reste bien cagoulé », a ajouté un gars qui a déjà participé à des rave-parties et à Sainte-Soline aussi.
Soir d’anniversaires
Le jour se couche sur cet été indien qui n’est probablement que le premier d’une longue série. Tout se passait bien devant le lycée jusqu’au moment où un imbécile qui n’est même pas lycéen a mis le feu à une poubelle. Les forces de l’ordre ont fait des sommations que personne n’a entendues.
Tout s’est idéalement passé devant la préfecture. Le purin et la paille sur la route, le feu aux pneus, la grille arrachée, presque aussi bien que les anciens. Personne pour demander le remboursement des dégâts ou prendre des photos.
Tout s’est bien passé en descendant du fourgon. La belle charge efficace que voilà. Chacun a fait son taf proprement. Gérard a, pas plus, pas moins, balancé autant de coups de matraque que son binôme a envoyé du lacrymo. Ce n’est pas lui qui a tiré avec le LBD mais c’était un ordre. On obéit aux ordres. Au moins un qui regardera à deux fois avant de retourner dans la rue. Et puis, ces mômes c’est pas comme si c’était les siens.
Le ministre vient de lâcher quelques millions. Ce n’est vraiment pas assez. Il faudra certainement y retourner. Mauvais endroit, mauvais moment. Tir tendu. Mâchoire explosée pour Dylan. Les dents du haut sont tombées. Liberté, Égalité, Fraternité…
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