Politiste, enseignant, sociologue et directeur de recherche au CNRS, Julien Talpin a produit de nombreuses études sur les luttes urbaines, les classes populaires, les groupes minorisés et les incidences politiques des discriminations en France et aux États-Unis. Il nous livre son analyse sur les violences urbaines qui ont émaillé la mobilisation de ces dernières semaines.
Les pillages relèvent davantage de logiques d’opportunisme selon le sociologue Julien Talpin. Photo de Pierre-Louis Mièze (Unsplash)
Qui sont aujourd’hui ces jeunes qui manifestent, et qui sont ceux qui basculent dans l’action violente ou le pillage ?
Ils sont très hétérogènes socialement, certains ont une longue histoire militante, d’autres plus récente. Parmi ceux qui ont recours à des modes d’action violents – contre les forces de l’ordre, les bâtiments publics ou les biens –, on trouve aussi bien des militants d’ultra-gauche que d’anciens Gilets jaunes ou des lycéens ou étudiants qui se sont radicalisés au cours du mouvement cet automne. Dans tous les cas, leur point commun est de penser la violence comme une stratégie politique, comme la seule façon d’être entendus et de créer un rapport de force avec le gouvernement.
Quel rapport cette génération entretient-elle avec l’autorité et les forces de l’ordre ? La violence observée est-elle le symptôme d’une rupture démocratique ou d’un sentiment d’impasse politique ?
Je ne crois pas que la violence découlerait d’une « crise d’autorité », quand bien même la défiance à l’égard de l’État, des institutions et de la police est profonde parmi les jeunes qui se mobilisent. La violence est le résultat d’une crise démocratique profonde. Chez de nombreux citoyens domine le sentiment que quelles que soient les formes d’expression – le vote, les pétitions, les référendums, les conventions citoyennes, les manifestations – ils ne sont pas entendus, leur voix ne compte pas. Si bien que certains en tirent la conclusion que la seule façon de l’être, c’est de radicaliser les modes d’action. L’histoire récente ne leur donne pas tort : le seul mouvement social qui a obtenu des avancées au cours des vingt dernières années, ce sont les Gilets jaunes, notamment après le saccage des Champs-Élysées en décembre 2018.
Les dégradations, le pillage ou les incendies relèvent-ils de la revendication politique ou de la pure logique d’opportunisme et de défoulement collectif ?
Ce n’est pas la même chose. La dégradation du mobilier urbain s’inscrit dans une dynamique d’affrontement avec la police, le plus souvent perpétrée par des militants qui font de la radicalisation de la contestation l’étincelle nécessaire à une insurrection plus profonde. Les pillages relèvent davantage de logiques d’opportunisme, quand bien même ils peuvent aussi avoir une motivation politique – « vu comme les grands groupes se gavent, on peut bien se servir », entend-on par exemple sur les réseaux sociaux – et ne sont pas nécessairement condamnés par les militants anticapitalistes, même s’ils ne s’y livrent pas directement.
La répression policière jugée brutale par les manifestants agit-elle comme un facteur de dissuasion ou au contraire comme un catalyseur de la radicalisation pour les rassemblements suivants ?
Les recherches sont assez claires sur cette question : un peu de répression remobilise, beaucoup conduit les gens à rentrer chez eux. L’exemple du mouvement des Gilets jaunes en offre une bonne illustration : si dans les premières semaines la répression policière a pu attiser le mouvement, au bout de plusieurs mois les mutilations et les emprisonnements ont pu dissuader les manifestants d’y retourner, avec en plus un phénomène d’usure. Qu’en est-il aujourd’hui ? Si la répression est inédite – notamment en termes de gardes à vue et de comparutions immédiates –, il n’est pas certain qu’elle dissuade les citoyens les plus mobilisés de s’arrêter. On le voit, les appels aux rassemblements continuent, et les syndicats vont bientôt rentrer dans la danse.
Quelle sortie de crise peut-on envisager ?
La situation semble bloquée au regard des difficultés budgétaires de notre pays. Malgré tout je ne crois pas qu’on pourra en sortir seulement par la répression. À court terme, des mesures symboliques concernant l’enseignement secondaire et supérieur pourraient être prises, notamment sur Parcoursup par exemple. À plus long terme, au regard de la polarisation de la société dont témoignent les évènements de ces derniers jours, on ne pourra sortir du cycle de la violence que par une refondation démocratique profonde. À voir si l’élection présidentielle le permettra.
Principales publications de Julien Talpin
– De l’émeute à l’alliance des classes populaires aux États-Unis, Paris, Raisons d’agir, 2016.
– Communautarisme ?, avec Marwan Mohammed, Paris, PUF, 2018.
– Bâillonner les quartiers ; comment le pouvoir réprime les mobilisations populaires, Paris, Les Étaques, 2020.
– L’Épreuve de la discrimination. Enquête dans les quartiers populaires, avec Hélène Balazard, Marion Carrel, Samir Hadj Belgacem, Sümbül Kaya, Anaïk Purenne et Guillaume Roux, Paris, PUF, 2021.
– La Colère des quartiers populaires : enquête socio-historique à Roubaix, Paris, PUF, 2024.
– La France, tu l’aimes, mais tu la quittes. Enquête sur la diaspora française musulmane avec Olivier Esteves et Alice Picard, Paris, Éditions du Seuil, 2024.
– L’État contre les associations. Anatomie d’un tournant autoritaire, Paris, Textuel, 2025, avec Antonio Delfini.
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