Orléans et son passé sucrier : sortir la Loire de son lit

Enfin ! Orléans ose montrer sa Loire telle qu’elle est : belle, sauvage… et troublante. Troublante parce qu’au fil du temps et du vent, pendant les deux derniers siècles de la monarchie, cette grande voie de transport de marchandises a fait de la ville royale un hub international et un centre industriel à l’odeur nauséabonde. Avec l’Office du tourisme, sur les traces de la capitale européenne du sucre, un chemin de vérité qui est resté longtemps dans les friches de l’oubli.
 

Devant les traces de l’ancien pont d’Orleans qui séparait les ports d’amont côté est et le port d’aval relié à Nantes. ©PV
 
 
Par Philippe Voisin.
 
 

Dans l’histoire de la navigation ligérienne, le transport du sucre à partir du XVIIe retrouve progressivement sa place dans la mémoire des Orléanais. Les grandioses fêtes de Loire qui jettent pourtant un voile pudique sur ce négoce, contribuent largement à l’ouverture de la ville vers son fleuve royal qu’elle a boudé depuis la création du chemin de fer.

C’est à l’initiative d’un professeur d’histoire du lycée Paul Gauguin à la Source, Antoine Daban, que l’Office du tourisme d’Orléans propose depuis deux ans des visites guidées de la ville, été comme hiver, sur le thème de son passé sucrier. Il est inutile ici de rappeler l’importance de cette industrie qui fit pendant deux siècles sa renommée européenne et que MagCentre a parfaitement soulignée en organisant une conférence le 24 septembre 2025. Notre guide nous entraîne avec enthousiasme dans le cœur laborieux du siècle des Lumières, entre gabarres et fûtreaux, voiles et tonneaux.
 

Antoine Daban, professeur d’Histoire et guide pour l’Office du tourisme d’Orléans. ©PV

 
En descendant vers le fleuve, le groupe de vingt curieux s’arrête sous les arcades devant une boutique bien connue des Orléanais, la Chocolaterie royale, de père en fils depuis 1760, vestige de ce commerce colonial florissant. Le règne de Louis XV profitait alors largement des conquêtes d’outre-mer et de leurs trésors exotiques. Le cacao était en effet l’une des précieuses marchandises qui était débarquée sur les quais des villes portuaires de Loire. Mais le chocolat était une activité secondaire dans l’industrie locale, loin derrière le sucre, l’or blanc de la Couronne (1). Produit de luxe, le sucre devient rapidement un aliment nécessaire pour une partie des classes populaires. La clientèle en raffole et la demande explose. Le sucre orléanais, d’une grande pureté, inonde l’Europe quand la consommation locale reste marginale. Orléans fabrique et exporte aussitôt.

Un gigantesque complexe portuaire

La Loire a toujours été un axe de communication majeur pour Orléans qui était, sous l’Ancien Régime, l’un des ports fluviaux les plus importants d’Europe. Il bénéficie d’une position avantageuse grâce à sa proximité avec Paris. Les marchandises empruntaient ensuite la voie terrestre qui traversait la Beauce, toujours bien entretenue pour assurer la continuité du flux.

On peut parler de vaste complexe portuaire à l’image des ports contemporains. Peu de marchandises étaient consommées sur place. La grève était une sorte de gare de triage qui s’organisait en fonction des provenances et des destinations. C’est pourquoi l’activité était rigoureusement segmentée. Environ 17 secteurs de déchargement sont identifiés en lien avec les poternes disposées au pied des anciens remparts pour collecter les taxes. Nous sommes à la hauteur des halles Châtelet, appuyés sur le petit muret du quai éponyme, face à la Loire à son niveau d’étiage le plus bas. Nous distinguons nettement les ruines des assises de l’ancien pont. C’était l’axe de séparation des marchandises.

En amont, le commerce dit de descente. Depuis le centre du royaume, principalement vin et matériaux de construction étaient déchargés au milieu d’une main-d’œuvre grouillante, réexpédiés vers Paris ou transbordés vers Nantes. Parfois, des trains de gabarres accostaient, le pont débordant de bois, de pierres, de tonneaux. En aval, le commerce des nouveautés en provenance de Nantes, les produits nobles et précieux issus des colonies. Tout était trié, enregistré et rapidement enlevé. En face, rive droite, le port sud au trafic aléatoire selon le niveau du fleuve. Arrivait ici le vrac, sans ordre, disparate. On achète et on vend à la criée. Dans une chorégraphie inexplicable, charrettes et petites embarcations s’éparpillent aussitôt après le débarquement. Le cœur de la ville battait ici, sur les quais et sur les grèves.

La bourgeoisie sucrée

Nous sommes au milieu du XVIIe siècle. Sous la pression des armateurs et des négociants, Colbert proclame l’interdiction de distiller sur le lieu de production. La transformation des matières premières, comme aujourd’hui, est la principale source de profit. À cette époque, le bénéfice estimé pouvait atteindre 1 200 %. On comprend comment des familles orléanaises ont construit leurs énormes fortunes derrière les façades blanches en pierre de la rue ND de Recouvrance. Restaurée récemment, elle est le témoignage vivant de l’intense activité industrielle de la ville. Les bâtiments sobres de trois étages s’alignent presque identiques.
 

Derrière ces façades protégées par des grilles de défense, les ateliers des raffineurs-négociants. ©PV


Au rez-de-chaussée, toutes les fenêtres ont conservé les barreaux métalliques qui cachaient souvent les bureaux du négoce. Comme les plans d’époque l’indiquent, on imagine derrière la grande et large porte de bois qui avalaient les énormes fûts fraîchement débarqués, une cour centrale entourée d’ateliers de stockage et de chauffage. Nous nous arrêtons devant le 13. Austère comme un lycée de Jésuites, c’est l’atelier-usine de la famille Jogues, fustigée par les habitants à cause des incendies à répétition qui se déclaraient dans ses chaudrons. Notre guide souligne que c’est cette famille qui est à l’origine du premier corps de sapeurs-pompiers orléanais, souvent sollicité dans les distilleries en feu. Aux incendies, il faut ajouter à la liste des nuisances la fumée et les mauvaises odeurs qui s’échappaient de ces locaux surchauffés.
 

Hôtel Toutain, résidence royale achetée par Vandebergue. ©PV

 
Au numéro 26, à l’angle de la rue Muzène, l’hôtel Toutin, ancienne résidence royale, a conservé ses murs en briques rouges et des fenêtres à meneaux. Cette imposante demeure a été achetée par Vandebergue, un raffineur hollandais. Avec cette famille, nous remontons le temps jusqu’à l’origine de l’histoire du sucre à Orléans. Les Hollandais étaient très actifs en Europe dans le négoce des produits coloniaux. Ils maîtrisaient la technique de transformation de la canne en sucre blanc. Vandebergue a créé la première raffinerie à Orléans vers 1640. Par alliance, il s’installa durablement dans la cité johannique. Ses descendants furent à l’origine d’un vaste lobby du sucre capable d’influencer les couronnes européennes.

La seule maison de maître qui contraste avec le quartier, en retrait au numéro 25, c’est celle, remarquable, de la famille Colas des Francs. Les autres négociants préféraient habiter à l’écart de la ville, dans les petits châteaux au bord du Loiret.
 

Résidence de la famille Colas des Francs. ©PV

 
Nous sommes dimanche, les cloches de l’église donnent le signal de la fin de messe en latin. Des grappes de fidèles costumés comme à Neuilly, pochettes et carrés de soie, passent sous les échafaudages de la rénovation en cours. Dans cette rue, les « cathos-tradis » sont dans leur élément, comme les bourgeois qui ont bâti cette église privatisée dont ils semblent être les descendants. Avant la Révolution, une vingtaine de familles possédaient les 38 raffineries recensées, dont huit dans la seule rue ND de Recouvrance.

Poursuite de la visite, le nez en l’air

La boucle se referme après une promenade de deux heures. Antoine Daban nous invite à lever les yeux vers les cheminées qui coiffent les toitures du quartier. On reconnaît aisément, recyclés, les cônes en terre cuite rougeâtres qui servaient de moules pour les pains de sucre. Ils étaient fabriqués en quantité considérable dans les fours à l’orée de Sologne ou sur les bords de Loire. La poterie était une activité secondaire comme la fabrique du papier d’emballage qui sortait des moulins de Meung-sur-Loire et de Saint-Hilaire. Sur le grand livre de l’histoire d’Orléans, la Loire, la poterie, le papier, le sucre… et l’esclavage sont écrits sur la même page.

(1) Voir Le goût de l’or blanc de Maud Villeret aux presses universitaires de Rennes.

 
Plus d’infos autrement :

Quand Orléans sentait le sucre…

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