Mêlant astrologie, cosmos, antifascisme et éco-anxiété, La Parabole du Seum est un spectacle foisonnant qui célèbre les corps gros, queer, racisés et handicapés. Programmée par le CDNO et présentée les 4 et 5 novembre au Théâtre d’Orléans, cette création de Rébecca Chaillon déborde d’énergie et d’idées insolites. Quitte parfois à perdre son public en chemin.

Des sirènes en cellophane. Crédit : Marikel Lahana.
En attendant que tous les spectateurs s’installent, une animatrice déguisée en laitière nous invite à monter sur scène pour se faire peser et participer à la loterie Mammouth. À la clé : gagner 10 % de son poids en produits de la marque. Derrière elle se dresse un décor démesuré : un monolithe de beurre dont les écrans diffusent des sortes de versets du seum, et, plus loin, une pente de beurre fondu. Dès les premières minutes, le ton est donné : il sera question de nourriture, de capitalisme et de ce que signifie avoir un corps gros dans une société qui valorise la minceur.
Deux agentes de sécurité circulent ensuite dans le public pour distribuer les derniers tickets de loterie. Elles désignent les spectateurs un à un avant de prononcer leur sentence : « mince », « presque » ou « gros ». Seuls ces derniers ont droit à un ticket. Une manière de détourner avec ironie les injonctions à la minceur et de mettre en scène le jugement permanent auquel sont soumis les corps gros.
Pour Rébecca Chaillon, qui a conçu le spectacle, La Parabole du Seum est avant tout un « projet autour de la survie et des pratiques magico-religieuses qu’on peut s’approprier pour survivre, en particulier quand on fait partie d’un groupe minorisé – personnes queer, racisées, handicapées... » Une intention qui se traduit sur scène par une succession de tableaux aussi extravagants que politiques.
Le gras contre les normes
Vêtus de coupe-vents jaunes, les interprètes dévalent la pente de beurre fondu, demandent pardon pour leurs péchés et se confessent. Leurs fautes sont souvent liées à la nourriture, dans une société où manger, grossir et se faire plaisir sont aussi des sujets de culpabilité, alors qu’on nous invite parallèlement à toujours plus consommer. « Répandons-nous dans le gras et mourrons de capitalisme, après tout je suis dans le pays de l’excès et des exécutions », résume Rébecca Chaillon.
Le spectacle multiplie ensuite les paraboles et les détournements. Une femme qui mange tranquillement un kebab se retrouve abordée par des personnages qui lui vantent, en anglais, un gâteau sans sucre, sans gras et surtout sans plaisir. Plus tard, les interprètes se transforment en sirènes sous cellophane pour évoquer la pollution de la Méditerranée et les animaux marins victimes de l’activité humaine. Une autre gravit un escalier tandis qu’un compteur affiche les calories dépensées : même l’effort physique est ici soumis à une logique comptable.
Faire corps face aux violences
La critique du capitalisme et de ses injonctions traverse ainsi les différents tableaux, de manière non linéaire et non narrative. Le beurre devient tour à tour matière à sculpter, à étaler sur les corps ou à transformer en symbole de puissance. Sur une musique entraînante, les interprètes miment des gestes suggestifs pour fabriquer du beurre, avant de s’en enduire et de prendre des poses de culturistes. Une formule finale résume cet esprit de renversement : « Ce qui me dégoûte me rend plus forte. Ce qui les rend plus forts me dégoûte. »
Mais derrière les images provocatrices et les séquences absurdes, le spectacle laisse aussi place à des récits plus graves. Living Smile Vidya évoque notamment son parcours de femme immigrée, les violences, le viol et le harcèlement auxquels elle a survécu, malgré les tentatives de la faire disparaître. Un interlude intervient également au milieu du spectacle pour dénoncer l’attentat raciste de Trappes et les violences policières en manifestation. Une minute de silence est observée en hommage aux victimes. Ces prises de parole rappellent que la survie évoquée par Rébecca Chaillon n’est pas seulement une métaphore : elle renvoie à des expériences concrètes de violence et de marginalisation.

La branlette du beurre. Crédit : Marikel Lahana.
Un spectacle foisonnant, mais déroutant
Astrologie, réchauffement climatique, croyances religieuses, expériences migratoires : La Parabole du Seum entend embrasser un nombre considérable de sujets. Les interprètes passent d’un univers à l’autre, convoquent le cosmos, les signes astrologiques ou encore les préoccupations écologiques. Cette profusion participe à l’énergie du spectacle et à sa liberté de ton.
Très perché, volontiers provocateur, le spectacle joue avec les limites du bon goût et multiplie les images inattendues. Mais ses quelques longueurs et ses détours finissent parfois par brouiller le propos. Si l’on saisit les grandes lignes de cette tentative de résistance collective face aux normes sociales, au racisme et au fascisme, toutes les paraboles ne sont pas aussi limpides. L’ensemble est généreux, drôle et audacieux, mais aussi un peu trop chargé pour convaincre pleinement et maintenir l’attention tout au long de ses deux heures et demie.
Plus d’infos autrement :
« Quand on dort, on n’a pas faim » : un spectacle afro-queer flamboyant